Illustration d'un schéma anatomique de l'utérus encadré dans un cadre doré avec des annotations censurées, illustrant l'article sur l'utérus qu'on ne nomme pas – Hystérie Collective

L’utérus qu’on ne nomme pas

Il y a des mots qui dérangent. Pas parce qu’ils sont vulgaires. Pas parce qu’ils insultent. Juste parce qu’ils désignent un organe féminin. Tapez « vulve » dans un post Instagram, et vous verrez. Plusieurs créatrices de contenu l’ont découvert à leurs dépens : la visibilité chute, le compte disparaît des suggestions, les abonnés ne voient plus passer les publications. Ce que les plateformes appellent pudiquement une « restriction », les concernées l’ont nommé autrement : le shadowban. Meta reconnaît ce mécanisme à demi-mot, sans jamais en préciser les règles. Il frappe avant tout les comptes d’éducation sexuelle, de santé gynécologique et de militantisme féministe..

Conséquence directe : des créatrices apprennent à tricher avec les mots. « Vµlve » à la place de vulve. « Clitor!s » à la place de clitoris. Des contorsions orthographiques absurdes pour tromper un algorithme. Un algorithme qui, lui, n’a aucun problème avec les insultes misogynes ou les contenus qui rabaissent les femmes, du moment qu’ils ne montrent pas un schéma anatomique.


Ce qui disparaît, ce qui prospère

Ce n’est pas une anomalie technique. C’est le symptôme d’un déséquilibre bien plus large.

En septembre 2025, le journal Les Nouvelles News documentait l’invisibilisation croissante des voix féministes sur les plateformes numériques. Signalements massifs et coordonnés, interprétation extensive des règlements européens sur la publicité politique, biais algorithmiques qui pénalisent les contenus jugés « sensibles » : les médias et comptes féministes trinquent. Pendant la même période, Causette fermait, l’émission de Giulia Foïs disparaissait de France Inter, le magazine 50-50 annonçait la fin de ses activités. Un paysage médiatique qui se rétrécit d’un côté, pendant qu’il s’étend de l’autre.

Car pendant que les voix féministes perdent en visibilité, le masculinisme gagne du terrain. En 2024, des chercheurs irlandais ont documenté qu’il suffit de moins de 26 minutes de navigation passive pour que les algorithmes de TikTok et YouTube Shorts orientent un utilisateur vers des contenus masculinistes. Non pas parce qu’il les avait cherchés, mais parce que les algorithmes optimisent l’engagement, et que l’outrage engage. Selon le dernier rapport du Haut Conseil à l’Égalité, les jeunes hommes qui utilisent régulièrement ces plateformes affichent des niveaux plus élevés de sexisme hostile. La « menace masculiniste » est désormais la première préoccupation du HCE en matière d’égalité en France. Ce n’est donc pas un problème de contenu mal géré. C’est une question de pouvoir : qui parle, qui disparaît, qui décide de ce qui est visible.


Le masculin comme étalon universel

Pour comprendre pourquoi le mot « utérus » dérange, il faut regarder quelque chose de plus profond que la modération algorithmique. Derrière l’inconfort que suscite le vocabulaire anatomique féminin, il y a une architecture bien plus ancienne : le monde a été pensé, conçu et mesuré à partir du corps masculin comme norme universelle. Le reste s’y adapte tant bien que mal.

Ce n’est pas une métaphore. Les crash-tests automobiles en sont un exemple concret. Pendant 75 ans, les mannequins utilisés pour tester la sécurité des véhicules ont été modelés sur un corps masculin, pas par négligence, par défaut. Le corps de référence, c’était celui des hommes. Celui des femmes, une variable secondaire. Les conséquences sont chiffrées : selon les données de l’agence américaine de sécurité routière, les femmes présentaient jusqu’à 46% de risques supplémentaires de blessures lors de chocs frontaux. C’est une ingénieure suédoise, Astrid Linder, qui a créé en 2022 le premier mannequin à morphologie féminine, le SET 50F. Il n’est toujours pas rendu obligatoire par les réglementations internationales. L’écart se réduit progressivement avec les nouvelles générations de véhicules, la NHTSA notait en 2022 un différentiel ramené à 6% pour les voitures de 2010-2020, mais cette amélioration vient de designs globalement plus sécurisés, pas d’une décision délibérée de concevoir pour les femmes.


Quand le sport aussi fait fausse route

Le même schéma se retrouve dans l’industrie du sport. Une étude publiée en 2025 dans le BMJ Open Sport & Exercise Medicine l’a confirmé scientifiquement. Les coureuses, elles, le vivent dans leurs pieds depuis longtemps : acheter des chaussures « pour femmes », c’est le plus souvent acheter un modèle masculin rétréci et repeint. L’industrie a même un nom pour cette pratique : le « shrink it and pink it ». La voûte plantaire plus prononcée, le talon plus étroit, l’avant-pied plus large qui caractérisent le pied féminin restent pourtant ignorés à la conception. Ce qu’on appelle « version femme », c’est souvent une simple déclinaison du produit pensé pour quelqu’un d’autre.


Un sport pensé par les hommes, pour les hommes

Allyson Felix, athlète américaine la plus médaillée de l’histoire de l’athlétisme, en a fait l’expérience à une autre échelle. En 2017, quand elle tombe enceinte, son sponsor Nike décide de lui amputer ses revenus de 70%. La logique : une femme qui accouche performe moins, donc gagne moins. Dans une tribune publiée dans le New York Times en 2019, elle a mis des mots dessus. Le sport professionnel fonctionne selon des règles pensées par des hommes, pour des hommes et la maternité n’y a pas de place prévue. Elle a rompu avec Nike et créé Saysh, sa propre marque de chaussures conçue pour la morphologie féminine. Quelques semaines après le lancement, elle devenait l’athlète la plus titrée de l’histoire de l’athlétisme, hommes et femmes confondus. Nike a finalement revu sa politique de maternité. Il aura fallu qu’une femme se batte seule pour que les règles bougent.

Au-delà du sport, les exemples s’accumulent. Pendant des décennies, les femmes ont été systématiquement exclues des essais cliniques, jugées trop « variables » à cause de leurs cycles hormonaux, ou trop risquées à inclure en âge de procréer. Ce n’est qu’en 1993 que la FDA américaine a imposé leur inclusion dans les tests de nouveaux médicaments. Résultat de cette longue absence : les femmes souffrent aujourd’hui deux fois plus souvent d’effets secondaires que les hommes, et les dosages restent dans la plupart des cas identiques pour les deux sexes. Entre 1997 et 2001, 8 des 10 médicaments retirés du marché américain l’ont été précisément parce que leurs effets indésirables s’avéraient bien plus graves chez les femmes, des effets qu’une meilleure représentation dans les essais aurait pu anticiper.


Quand le silence a des conséquences médicales

Cette invisibilisation du corps féminin comme sujet d’étude a des conséquences bien réelles. L’endométriose en est l’illustration la plus criante. La maladie touche environ une femme sur dix en âge de procréer en France, soit entre 1,5 et 2,5 millions de personnes. Le délai moyen de diagnostic est de sept ans. Pendant sept ans, des femmes apprennent que leurs douleurs sont normales, exagérées ou psychosomatiques. Les trois quarts des femmes atteintes ont subi une erreur de diagnostic, appendicite, côlon irritable, douleurs inexpliquées.

Ce retard ne vient pas uniquement d’une maladie difficile à détecter. Il vient aussi d’un système médical qui, pendant longtemps, a mené ses recherches sur des corps masculins et considéré la douleur féminine comme un territoire subjectif, peu fiable. On ne nomme pas les organes, on ne les enseigne pas, on ne les prend pas au sérieux. Ainsi, dans un rapport publié en 2016, le Haut Conseil à l’Égalité relevait que 84% des filles de 13 ans étaient incapables de représenter leur propre anatomie sexuelle, alors que plus de la moitié d’entre elles savaient le faire pour l’anatomie masculine. Un quart des adolescentes de 15 ans ignoraient qu’elles possédaient un clitoris. Depuis 2017, un seul manuel de SVT sur huit le décrit correctement. Ce n’est pas un oubli pédagogique. C’est l’image exacte d’un enseignement qui juge certains corps dignes d’être connus, et d’autres pas.


Saturer l’espace, refuser l’effacement

C’est précisément dans ce contexte qu’une installation comme Hystérie Collective prend toute sa dimension. Suspendre des centaines d’utérus dans un espace d’exposition, les multiplier jusqu’à saturation, c’est une réponse directe à la logique de l’effacement. Là où l’algorithme shadowbane le mot « vulve », là où les voix féministes perdent en visibilité pendant que les discours masculinistes prospèrent, là où les corps des femmes servent de variables d’ajustement dans des systèmes pensés sans elles — l’installation choisit l’excès inverse : la présence massive, collective, impossible à contourner.

Les pièces portent des noms qui sont autant de diagnostics : La Faiseuse d’Anges, La Cicatrice, Les Abusées, Le Mille-feuille de tracas. Chaque utérus suspendu nomme ce que la société préfère taire. Les visiteurs doivent les traverser, les contourner, cohabiter avec elles. Il n’y a pas de possibilité de regarder ailleurs.

Et parfois, nommer suffit à résister.

Comments are closed.