Il y a une scène qui revient, sous des milliers de formes différentes. Une femme parle. Un homme l’interrompt, reprend son argument, le reformule légèrement, et le groupe acquiesce. La femme qui vient d’être pillée garde un sourire poli. Elle a appris à faire ça. Elle s’entraîne depuis l’enfance.
On appelle ça le mansplaining. Et non, ce n’est pas juste « un homme qui explique des trucs ».
Ce que c’est, vraiment
Le terme fusionne man (homme) et explaining (expliquer). Il désigne le fait pour un homme d’expliquer quelque chose à une femme sur un ton condescendant, en partant du principe qu’elle ignore le sujet. Même si ce sujet, c’est sa spécialité. Même si c’est son métier. Même si c’est son corps.
Le mot émerge en 2008, dans le sillage d’un essai de l’écrivaine américaine Rebecca Solnit. Elle raconte comment un homme, lors d’une soirée, lui a longuement détaillé l’importance d’un livre, sans jamais lui laisser l’espace de préciser qu’elle en était l’auteure. Solnit n’emploie pas le mot dans son texte. Il naît quelques semaines plus tard sur Internet, inventé par des femmes qui lisent son histoire et qui se disent : ah oui, ça, je connais.
C’est là que le mot devient politique. Pas parce qu’il désigne un comportement nouveau, mais parce qu’il le nomme enfin. Et quand on nomme quelque chose, on arrête de se demander si on l’a rêvé.
Lors de la publication française de l’essai en 2018, sous le titre Ces hommes qui m’expliquent la vie, Solnit raconte qu’une étudiante de Berkeley lui a dit que ce mot était « précieux, parce qu’il permettait de nommer une expérience qu’elle avait connue ». Nommer. Toujours là que commence la résistance.
Ce n’est pas une impression, c’est documenté
Le mansplaining serait une sensibilité excessive, une tendance des femmes à mal interpréter les choses ? L’argument est lui-même un peu mansplaining, mais passons.
Les chiffres sont là. En 1975, les sociologues Don Zimmerman et Candace West de l’université de Santa Barbara ont démontré que dans les conversations mixtes, les hommes sont responsables de 96% des interruptions. Ce chiffre a depuis été confirmé par des méta-analyses, notamment celle publiée en 1998 dans la revue Sex Roles par Kristin Anderson et Campbell Leaper, qui établit que les hommes interrompent les femmes de façon très largement disproportionnée, particulièrement dans les contextes professionnels.
Ce phénomène connexe a même son propre mot : le manterrupting. Couper la parole aux femmes en réunion, reprendre leur idée trente secondes plus tard comme si elle venait d’apparaître. Le Haut Conseil à l’égalité l’identifie explicitement dans un rapport de 2019 comme une manifestation du sexisme ordinaire.
L’INA a analysé la répartition de la parole à la télévision et la radio française entre 2001 et 2018 : les femmes parlent deux fois moins que les hommes. Dans les médias qui fabriquent ce qu’on sait, ce qu’on pense, ce qui compte.
Et dans un baromètre sur le sexisme au travail, 38% des femmes déclarent avoir subi du mansplaining dans leur environnement professionnel. Le mansplaining n’est donc pas une anecdote de soirée mais un chiffre stable, mesuré et documenté.
Ça se passe aussi dans les cabinets médicaux
C’est là que ça devient grave, au sens littéral.
Une étude publiée dans le Journal of Pain a mis en évidence que pour des expressions de douleur équivalentes, la souffrance des femmes est systématiquement évaluée comme moins intense que celle des hommes. Le biais n’est pas l’apanage des hommes : il affecte indifféremment les soignants des deux genres, parce que c’est un stéréotype de genre profondément intégré. Les femmes seraient « plus expressives », donc leurs douleurs seraient exagérées. Les hommes étant supposément stoïques, quand l’un d’eux grimace, c’est sérieux.
Résultat documenté par la même étude : les femmes sont plus souvent orientées vers la prise en charge psychologique, là où les hommes reçoivent un traitement direct de la douleur physique.
L’endométriose est l’illustration la plus criante de ce mécanisme à l’échelle systémique. Une femme sur dix en âge de procréer est concernée, soit 1,5 million de Françaises selon le Ministère de la Santé. Et le délai de diagnostic moyen, selon l’Inserm, oscillerait entre 7 et 10 ans, certaines études sur des cohortes françaises allant jusqu’à 12 ans. Sept à douze ans pendant lesquels des femmes décrivent des douleurs, et s’entendent répondre que c’est normal d’avoir mal pendant ses règles. Que c’est peut-être du stress. Que c’est psychologique.
Ce n’est pas de l’incompétence isolée. C’est le résultat d’une médecine historiquement construite sur le corps masculin comme norme, et d’un reflexe social très ancien qui consiste à considérer que les femmes exagèrent.
Pourquoi on continue à en douter ?
La question qui revient souvent : mais il n’a pas de mauvaises intentions, lui. Souvent vrai. Le mansplaining n’exige pas de malveillance consciente. C’est bien là le problème.
Ce qui se transmet d’une génération à l’autre, ce n’est pas un complot. C’est une répartition de l’autorité tellement ancienne qu’elle est devenue invisible. Un homme qui explique à une femme comment fonctionne son secteur ne pense pas nécessairement à mal. Il a juste intégré, quelque part, que sa version des choses est plus fiable. Que son registre d’expert est légitime par défaut.
Et la femme en face, elle, a souvent appris l’inverse. À reformuler ses certitudes en questions. À ajouter « je ne sais pas si c’est pertinent, mais… » avant une idée excellente. À sourire pendant qu’on lui réexplique sa propre expertise. Elle ne fait pas semblant d’être modeste. Elle a été conditionnée à compenser un espace qu’on ne lui a jamais naturellement accordé.
Ce que changer de mot change dans la vraie vie
Avant qu’il existe un mot pour ça, il y avait le doute. Cette petite voix qui dit : c’est peut-être ma faute, j’ai dû mal expliquer, j’aurais pu être plus claire, il avait peut-être raison de reprendre mon argument puisqu’il a mieux convaincu que moi.
Le mot mansplaining ne guérit pas ça d’un coup. Mais il permet de voir le mécanisme. De ne plus se mettre en cause soi-même par défaut. De dire à une amie : « ce qui vient de se passer dans cette réunion, c’est du mansplaining » et de ne pas avoir à tout réexpliquer depuis le début.
Il permet aussi de poser les bonnes questions sur les structures, pas seulement sur les individus. Pourquoi les femmes s’autocensurent-elles autant dans les espaces professionnels mixtes ? Pourquoi un tiers d’entre elles renoncent à demander une promotion par crainte de ne pas y trouver leur place, comme le documentent plusieurs baromètres sur l’égalité professionnelle ? Parce qu’elles ont rarement vécu dans un environnement qui les traitait comme des interlocutrices à égalité.
Nommer le mansplaining, ce n’est pas déclarer la guerre aux hommes. C’est décrire une réalité qu’on n’a plus envie de normaliser.
Et si ça énerve autant, c’est peut-être parce que ça touche quelque chose de vrai.


