Il y a des artistes dont on dit qu’elles ont « ouvert la voie ». Annette Messager est de celles-là – sauf qu’elle ne s’est jamais présentée comme pionnière. Pas de manifeste, pas de posture héroïque, pas de slogan. Pourtant, son œuvre traverse de part en part les questions que l’art féministe pose depuis cinquante ans : le corps, l’intime, les objets du quotidien comme matière politique. Juste une femme née en 1943 à Berck-sur-Mer qui a décidé, très tôt, que son quotidien valait matière à art.
Ce choix, dans les années 1970, n’avait rien d’anodin.
Quand l’univers domestique devient langage plastique
Le Paris des années 1970 est dominé par l’art conceptuel et minimal : froid, théorique, sans affect déclaré. Dans ce contexte, Annette Messager fait exactement l’inverse. Elle sort les carnets intimes, les revues de beauté, les travaux d’aiguille. Elle collecte des photographies de presse, les annote, les modifie.
Aussi, elle multiplie les identités fictives : « Annette Messager collectionneuse », « Annette Messager femme pratique », « Annette Messager truqueuse ». Comme le documente le Centre Pompidou, ces personnages servent à démultiplier sa présence tout en déjouant les cases dans lesquelles la société place les femmes, y compris les femmes artistes. Elle n’est ni l’une ni l’autre : elle est toutes à la fois, et aucune entièrement.
Broder, coudre, collecter : quand le textile devient acte politique
Sa série Ma collection de proverbes (1974) consiste en dictons populaires misogynes brodés sur tissu. Des phrases que tout le monde a entendues, que personne n’a songé à remettre en cause. Sur le mur d’une galerie, suspendues dans leur cadre, elles deviennent soudainement visibles dans toute leur médiocrité.
Annette Messager retourne un savoir-faire traditionnellement réservé aux femmes contre les discours qui les enferment. La broderie cesse d’être un passe-temps domestique pour devenir un outil critique. Ce geste, prendre ce qu’on t’a assigné et en faire une arme douce, est au cœur de son travail textile.
C’est aussi ce qui le rend si actuel. Dans les communautés craft et textile art contemporain, de plus en plus d’artistes revendiquent la broderie, la couture et le travail du fil comme pratiques artistiques à part entière, pas comme un à-côté. Annette Messager l’avait compris cinquante ans avant que le mouvement slow craft existe sous ce nom.
Le corps morcelé comme langage féministe
À partir de la fin des années 1980, Annette Messager opère un virage vers quelque chose de plus viscéral. La série Mes vœux (1988-1989), conservée au Centre Pompidou, est une installation de 263 photographies en noir et blanc. Chaque image montre un fragment de corps, un genou, un sein, une bouche, un pied, suspendu par une ficelle, formant ensemble un grand cercle.
La référence aux ex-voto est immédiate. Annette Messager prend cette pratique populaire, largement féminine dans son usage historique, et la transforme en une réflexion sur le corps comme objet de désir, de dévotion et d’aliénation. Le corps fragmenté n’est pas seulement poétique : il dit quelque chose de précis sur la façon dont les corps des femmes sont regardés, découpés, évalués par morceaux.
Devant cette installation, on ne sait plus très bien si on contemple ou si on est voyeur. C’est inconfortable et voulu.
Corps fragmenté, algorithmes et regard : Annette Messager était en avance
Revoir Mes vœux aujourd’hui, c’est penser immédiatement aux réseaux sociaux. Un ventre par-ci, des lèvres par-là, un dos musclé, des mains soignées. Instagram et TikTok ont industrialisé exactement ce que Annette Messager montrait comme symptôme : le corps réduit à ses parties, chaque fragment optimisé pour générer de l’engagement.
La différence, c’est qu’elle suspendait ces fragments pour les rendre étranges, inquiétants, pour forcer le regard à se questionner. Les algorithmes, eux, les normalisent. Ils les rendent désirables, comparables, consommables.
Son travail sur l’identité fragmentée, ces personnages fictifs qu’elle endossait et quittait, résonne autrement à l’heure des personas numériques et des profils soigneusement construits. Annette Messager multipliait les identités pour déstabiliser, pour montrer l’artifice, pour refuser d’être assignée à une seule case. Les réseaux sociaux font le même geste, mais inversé, construire un personnage cohérent, désirable, optimisé pour plaire. Elle avait nommé le mécanisme bien avant qu’il devienne notre quotidien numérique. Et elle en avait déjà montré l’absurdité.
Pas féministe, mais…
Annette Messager a longtemps refusé le label « féministe ». Elle ne veut pas que son travail soit réduit à un combat, ni que sa création devienne un argument militant. Le Festival de l’Histoire de l’Art l’a bien analysé dans un texte consacré à sa « peinture d’amour » : elle choisit de s’immerger dans les clichés de la féminité plutôt que de les attaquer frontalement, les retournant de l’intérieur par l’humour et l’ironie.
Ce positionnement dit quelque chose d’important sur les stratégies artistiques disponibles pour les femmes dans ce contexte. S’afficher comme « artiste féministe » dans les années 1970, c’était aussi risquer d’être rangée dans une case, d’être lue uniquement à travers ce prisme. Annette Messager refuse ce choix binaire.
Ce qui n’empêche pas ses œuvres d’être profondément politiques. La frontière entre les deux n’est jamais aussi nette qu’on veut bien le croire. On retrouve cette même tension dans le travail d’Elina Chauvet, dont l’installation Zapatos Rojos transforme des chaussures de femmes en mémorial collectif pour les victimes de féminicides, un geste à la fois intime et politique, silencieux et percutant.
La truqueuse et la marionnettiste
Ce qui traverse toute la carrière d’Annette Messager, c’est une fascination pour le théâtre au sens large : la mise en scène, le masque, la fiction comme outil de vérité. Ses installations des années 1990 et 2000 intègrent des peluches, des animaux naturalisés, des pantins suspendus à des fils reliés à des moteurs. Ils bougent, s’agitent, semblent vivants, et en même temps, tout le mécanisme est visible. Rien n’est caché.
En 2005, elle représente la France à la 51e Biennale de Venise avec Casino, une installation inspirée de Pinocchio. Elle y remporte le Lion d’or. En 2016, elle reçoit le Praemium Imperiale, l’une des distinctions culturelles les plus prestigieuses du Japon. Des récompenses qui arrivent tard, comme souvent pour les femmes, mais qui arrivent.
Une œuvre qui n’a pas fini de résonner
Annette Messager a montré qu’on pouvait travailler avec le trivial, l’intime, le sentimental, sans que ce soit de la faiblesse. Que les gestes domestiques, broder, collectionner, classer, peuvent devenir un langage artistique rigoureux. Que l’ironie est une forme de résistance tout aussi efficace que le slogan.
Son travail continue d’interroger des questions très actuelles : la fragmentation du corps féminin, la légitimité des pratiques textiles, la construction de l’identité. Des questions que nous travaillons aussi, à notre façon, au sein d’Hystérie Collective. Le portfolio du collectif donne un aperçu de notre installation et créations.
Annette Messager ne nous dit pas quoi penser. Elle installe, suspend, assemble. Et elle nous laisse regarder.


