Mains froissant un papier en noir et blanc, illustrant l'article sur la liste humiliante de classement de jeunes filles créée par des hommes sur les réseaux sociaux – Hystérie Collective

Elles ne sont pas des catégories. La liste du lycée Jardin d’Essai dit tout.

Ce mercredi 6 mai 2026, une centaine de lycéennes se sont réunies à 7 heures du matin devant un lycée aux Abymes. Pour dire non à une liste.

La veille, le 5 mai, un document avait commencé à circuler sur les réseaux sociaux entre élèves. Dedans : les photos de près de 80 lycéennes, prises sans leur consentement, triées, classées, commentées. Des catégories inventées par des garçons de l’établissement. Parmi les intitulés relevés par Outre-mer la 1ère : « deux ballons d’or », « WAAAF WAAAF », « J’touche pas avec un bâton », et d’autres, encore plus vulgaires, à caractère explicitement sexiste et sexuel. Des photos de vraies filles, des élèves avec un nom et un visage, associées à des commentaires conçus pour blesser, diminuer, humilier.

La direction du lycée a ouvert une enquête interne et identifié rapidement les auteurs présumés. L’établissement a déposé plainte et encouragé les familles des victimes à faire de même.

Mais les filles, elles, n’ont pas attendu l’administration pour réagir.


Internet, ça reste

Une jeune lycéenne de 17 ans était présente ce matin-là. Elle a expliqué devant les caméras qu’elles avaient essayé de limiter la diffusion, d’alerter, de supprimer. Trop tard. « Internet, ça reste », a-t-elle dit. Une phrase simple qui résume le problème dans toute sa brutalité.

C’est exactement ça, le piège de cette forme de violence : elle ne disparaît pas. Une photo associée à une catégorie dégradante peut circuler des années après l’incident. Elle s’imprime dans les mémoires, dans les recherches, dans les conversations. Elle colle à la peau d’une fille qui ne l’a pas choisie, qui ne l’a pas voulue, qui n’a même pas su qu’on la regardait.

Ce n’est pas une blague d’ados. C’est une atteinte à la dignité, une diffusion d’images sans consentement, une forme de cyberharcèlement collectif. Or le fait que ça circule « entre élèves » ne le rend pas anodin. Ça le rend quotidien.


Ce n’est pas un phénomène isolé

Une autre jeune fille, elle aussi présente dans la liste, a mis des mots dessus lors de la manifestation. Elle a parlé d’ « incels », ces hommes qui construisent une identité autour du rejet par les femmes et retournent ce rejet en haine. Ce n’est pas un terme qu’on attendrait dans la bouche d’une lycéenne guadeloupéenne un matin de mai, et pourtant il est là.

Le phénomène qu’elle décrit n’est pourtant pas local. Il traverse les frontières, les classes sociales, les niveaux scolaires. Début 2025, la revue Culture Compliance a publié une étude sur l’idéologie incel et les réseaux sociaux. Elle montre comment ces espaces numériques ont transformé des frustrations individuelles en rhétorique collective de haine des femmes. Ce que les chercheurs appellent la « manosphère » – forums, comptes TikTok, influenceurs promouvant une virilité de domination – touche des garçons de plus en plus jeunes.

La série britannique Adolescence, sortie sur Netflix en mars 2025, a été vue plus de 140 millions de fois en quelques semaines. Elle met en scène exactement ce mécanisme : un garçon de 13 ans qui bascule dans la violence sous l’influence de cette culture en ligne. Son succès a conduit le Royaume-Uni, les Pays-Bas, la Belgique flamande et désormais la France à l’utiliser comme outil pédagogique. En juin 2025, la ministre de l’Éducation nationale Elisabeth Borne a annoncé que les droits avaient été ouverts aux enseignants français.

La question n’est donc plus de savoir si ce phénomène existe. Il existe, il progresse, et il arrive jusque dans les cours de lycée.


Le sexisme commence à l’école

Ce n’est pas non plus une surprise pour qui lit les données disponibles. Le rapport annuel du Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes le dit chaque année depuis 2019, et l’édition 2024 était particulièrement sévère : le sexisme en France ne recule pas, il progresse. Parmi les indicateurs les plus inquiétants, les stéréotypes chez les jeunes, amplifiés par les réseaux sociaux et ce que le rapport appelle leur rôle de « caisse de résonance ».

L’école n’est pas un espace protégé de tout ça. Les enquêtes de climat scolaire menées au lycée en 2022-2023 par le ministère de l’Éducation nationale sont claires : les filles subissent davantage d’insultes sexistes que leurs camarades masculins. Et parmi les violences qu’elles subissent, les violences à caractère sexuel sont surreprésentées. Des chiffres nationaux, valables sur tout le territoire.

Le chercheur du réseau Canopé, s’appuyant sur une étude de référence sur les comportements en milieu scolaire, note que certains adultes de l’institution ne perçoivent pas ces comportements comme de la violence, que les garçons utilisent un « langage sexualisé en banalisant l’insulte », et que cette banalisation est souvent couverte par un « c’est pour rire ».

Ce n’était pas pour rire. Quatre-vingts filles le savent.


Ce que cette liste dit vraiment

Classer des femmes selon leur désirabilité supposée, leur corps, leur accessibilité perçue, c’est vieux comme la misogynie. Ce qui est nouveau, c’est la vitesse de diffusion. C’est aussi l’ampleur du public, et la trace permanente que ça laisse.

Ce qui est aussi nouveau, et c’est peut-être là le signe d’un changement, c’est la réaction des filles. Elles ne se sont pas tues, n’ont pas attendu qu’un adulte leur dise quoi faire. Elles se sont levées à l’aube, sont allées devant leur lycée, et ont nommé ce qu’elles subissaient.

C’est précisément ce que les auteurs de cette liste n’avaient pas prévu. Ils ont cru faire un classement. Ils ont déclenché une mobilisation.

Il ne s’agit pas ici de stigmatiser une génération de garçons ni de réduire ce fait à une « crise antillaise » ou à une spécificité locale. Ce qui s’est passé dans ce lycée le 5 mai 2026 est le reflet d’une tendance mondiale : des contenus misogynes qui circulent en ligne, des adolescents qui les intériorisent, des filles qui en paient le prix dans leur chair, dans leur réputation, dans leur quotidien scolaire.

La question que cet événement pose n’est pas « comment punir les coupables », même si la question des sanctions est légitime et nécessaire. La question est : qu’est-ce qu’on leur a montré, à ces garçons, pour qu’ils trouvent ça acceptable ? Quels algorithmes ont nourri leurs fils d’actualité ? Quels influenceurs leur ont vendu l’idée que les femmes sont des objets à noter ?

Et surtout : qu’est-ce qu’on fait maintenant, concrètement, dans les lycées, pour que la prochaine génération n’ait pas à manifester à 7 heures du matin pour réclamer le droit d’exister sans être catégorisée ?

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