Il y a quelque chose de vertigineux à réaliser que des générations entières de femmes ont été enfermées, privées de leurs droits ou réduites au silence grâce à un seul mot. Un mot issu du grec hystera, qui signifie utérus. Un mot qui, pendant des siècles, a suffi à invalider une femme, à nier sa parole, à justifier les traitements les plus cruels. Ce mot, c’est « hystérie ».
Aujourd’hui encore, il circule comme une insulte. Traitée d’hystérique, une femme en colère cesse d’être entendue. Son émotion devient preuve de son déséquilibre. Sa résistance, symptôme de sa maladie. Ce glissement, de la médecine vers l’injure quotidienne, n’est pas un accident. Il est l’héritier d’une très longue histoire de contrôle.
Platon, Hippocrate et l’utérus errant : aux origines du diagnostic
Tout commence bien avant la médecine moderne. Des papyrus égyptiens mentionnent déjà des troubles causés par un utérus « baladeur », avec des recommandations pour en venir à bout. Le corps des femmes est alors pensé comme un territoire instable, gouverné par un organe capricieux et dangereux.
C’est Platon, au IVe siècle avant notre ère, qui pose les bases philosophiques de cette vision dans le Timée. Il y introduit une hiérarchie dans le corps humain : la tête pour l’âme rationnelle, la poitrine pour l’âme irascible, le ventre pour l’âme du désir. Puis il franchit un pas supplémentaire en hiérarchisant les sexes. La femme y devient un mâle puni pour sa lâcheté dans une vie antérieure. L’utérus se retrouve ainsi placé au plus loin des pensées nobles, du côté du désir incontrôlé, loin de la raison.
La description que Platon fait de la matrice est saisissante. Elle révèle une pensée qui préfère fantasmer le corps féminin plutôt que le comprendre. Il y décrit la matrice comme un animal vivant à l’intérieur du corps. Un être qui parcourt les organes, obstrue la respiration, provoque toutes sortes de maux dès lors qu’il n’est pas occupé par une grossesse. L’utérus comme bête sauvage intérieure. Incontrôlable et affamé de maternité.
L’utérus errant selon Arétée de Cappadoce et Hippocrate
Le médecin Arétée de Cappadoce reprend cette théorie et décrit l’utérus comme « un animal dans l’animal » qui se déplace à sa guise dans le corps. Lorsque l’utérus s’approche du foie, la femme devient mélancolique. Lorsqu’il monte, elle ressent fatigue et vertige. Lorsqu’il descend, elle suffoque et perd la parole. Le remède proposé est révélateur : être enceinte le plus souvent possible, pour garder l’organe occupé. La maternité comme thérapie obligatoire.
C’est ensuite Hippocrate qui formalise le diagnostic et lui donne son nom, tiré du grec hystera, la matrice. L’idée qu’une « maladie de l’utérus » expliquerait les maux féminins traverse alors les siècles sans être remise en question. Au Moyen Âge, l’hystérie est perçue comme d’origine diabolique. On préconise l’exorcisme. Au XIXe siècle, elle se mue en « névrose nerveuse ». Le moindre comportement jugé déviant devient un signe diagnostique.
Comme le documente la sociologue Jeanne de Barthès dans sa masterclass pour Feminists in the City sur l’histoire de l’orgasme féminin, la liste des symptômes retenus est impressionnante : désir sexuel, stress, manque de sommeil, souffle court, irritabilité, perte d’appétit. Exister pleinement en tant que femme pouvait suffire à vous faire interner.
Le Dr Jean-Martin Charcot prend la tête d’un service à la Pitié-Salpêtrière à partir de 1870. Il étudie minutieusement les manifestations de l’hystérie : paralysies, troubles de la marche, crises pseudo-épileptiques, et introduit l’hypnose comme outil thérapeutique. Ses travaux inspirent Freud, qui développe sa propre théorie. Selon lui, les femmes n’atteignant pas l’orgasme vaginal risquent de devenir hystériques. On mesure, à la lecture de ces théories accumulées sur des millénaires, à quel point la médecine a longtemps servi à normer le corps des femmes plutôt qu’à les soigner.
La cure de repos du Silas Weir Mitchell : soigner ou punir ?
Parmi les traitements de l’hystérie féminine au XIXe siècle, la « cure de repos » du Dr Silas Weir Mitchell mérite une attention particulière. Ce neurologue américain développe d’abord ses protocoles dans les hôpitaux militaires pendant la guerre de Sécession. Il les adapte ensuite à sa pratique civile. Il codifie un protocole associant isolement, alitement strict, suralimentation, massages et électrothérapie. Sur le papier, il s’agit d’un programme de reconstitution physique. Dans les faits, pour les femmes qui en font l’expérience, c’est tout autre chose.
S. W. Mitchell cible quasi exclusivement les femmes intellectuelles et actives des classes aisées. Virginia Woolf, Edith Wharton et Jane Addams comptent parmi celles qui subissent sa cure. Les durées varient de quelques semaines à plusieurs mois. L’interdiction de lire, d’écrire, de penser constitue pour ces femmes une violence ciblée. Ce que l’on attaque, c’est précisément ce par quoi elles existent.
C’est l’écrivaine Charlotte Perkins Gilman qui va mettre des mots sur ce que S. W. Mitchell inflige. Soumise à sa cure après une dépression, elle se retrouve, selon ses propres termes, au bord de la folie. Elle décide alors d’écrire The Yellow Wallpaper (1892), publié en français sous le titre La Séquestrée. Le récit suit à la première personne une femme diagnostiquée hystérique. Confinée dans une chambre, elle regarde le papier peint jaune devenir progressivement le miroir de sa décomposition mentale. Précisément parce qu’on lui a retiré toute activité intellectuelle.
Charlotte Perkins Gilman envoie le texte directement à S. W. Mitchell. Un acte de provocation autant que de « propagande », selon ses propres mots. S. W. Mitchell ne lui répond jamais en personne. Il aurait toutefois confié à un ami avoir changé son traitement des hystériques après avoir lu la nouvelle. Un aveu qui dit tout : la cure ne soignait pas.
Un diagnostic politique : l’hystérie pour faire taire les femmes qui dérangent
Ce qui rend l’hystérie particulièrement redoutable comme outil de domination, c’est qu’elle ne cible pas les femmes malades. Elle cible les femmes dérangeantes. Comme le documente la critique féministe américaine Elaine Showalter dans son essai Hysteria, Feminism, and Gender, le diagnostic s’applique à des femmes dont les comportements ne correspondent pas aux attentes patriarcales. Dans ses mots : « À une époque où la culture patriarcale se sentait attaquée par ces filles rebelles, la défense consistait évidemment à qualifier les femmes faisant campagne pour l’accès à l’université, à la sphère professionnelle et au vote, d’être atteintes de troubles mentaux. »
Les traitements eux-mêmes en disent long. Isaac Baker Brown, président de la British Medical Society, recommande l’ablation du clitoris comme remède à l’hystérie, à l’épilepsie et à l’homosexualité. Il regroupe ces « troubles » sous l’étiquette de « formes de folie féminines ». La procédure se pratique avec l’accord du père ou du mari. Elle sera utilisée jusqu’aux années 1960.
Virginia Woolf et les suffragettes britanniques face au diagnostic
Virginia Woolf est l’un des exemples les plus connus de ce que ce diagnostic signifie concrètement dans une vie. La cure de repos de Mitchell est importée en Grande-Bretagne en 1881. Elle sera utilisée pour traiter Woolf. Lors d’une hospitalisation, le docteur Savage lui prescrit le protocole dans toute sa rigueur : interdiction de se lever, de lire, d’écrire, d’exercer la moindre activité pendant plusieurs semaines. Pour une femme dont l’existence entière est tournée vers la pensée et l’écriture, cette prescription s’apparente moins à un soin qu’à une mise au silence.
Les militantes britanniques pour le droit de vote subissent la même arme. Lutter pour ses droits politiques, manifester, faire grève de la faim, refuser l’ordre établi : tout cela se résume, dans la bouche des autorités, à de l’hystérie. Comme le rapportent les archives de la presse de l’époque, Emmeline Pankhurst et ses filles sont dépeintes comme des « folles voyoues ». Leurs militantes, comme des « shrieking hysterics », des hystériques hurlantes. L’historienne Rebecca West s’insurge contre ces représentations. Elle affirme que le mouvement « n’était ni fou, ni hystérique, ni délirant. Il était froid comme la pierre dans son réalisme. »
Lorsque des suffragettes emprisonnées entament des grèves de la faim, les autorités pénitentiaires minimisent leur expérience du gavage forcé. Le gavage forcé devient officiellement une exagération d’hystériques dont les souffrances seraient auto-infligées. En août 1912, quand il est rapporté à la Chambre des communes qu’une femme a été libérée après être devenue hystérique lors d’un gavage, un rire général s’élève dans la salle. La souffrance des femmes est non seulement niée. Elle est tournée en dérision.
Hystérie : le mot a disparu des manuels, pas de la bouche des hommes
Le terme d’hystérie est officiellement retiré du DSM-III en 1980, puis de la classification internationale des maladies en 1992. Pourtant, comme le documentent plusieurs chercheuses féministes, il continue d’irriguer les pratiques médicales, judiciaires et politiques. Il sert encore à discréditer des femmes dans les commissariats, les tribunaux ou les médias. En 2020, le journal Valeurs Actuelles qualifie l’élue Alice Coffin d' »hystérique » alors qu’elle dénonce des violences sexistes. Rien de nouveau sous le soleil.
Simone de Beauvoir le soulignait déjà dans les années 70 : quand on dit d’une femme qu’elle est une « hystérique, comme toutes les bonnes femmes », il n’y a aucun recours. La féministe Elizabeth Grosz formule l’enjeu avec précision. Selon elle, le féminisme et l’hystérie partagent une même logique fondamentale : une rébellion contre les exigences imposées aux femmes.
C’est peut-être pour ça que le mot « hystérique » fait encore si peur. Pas parce qu’il décrit une maladie. Mais parce qu’il a toujours désigné, malgré lui, quelque chose de plus difficile à réprimer : des femmes qui refusent de se taire.
L’installation artistique Hystérie Collective ne raconte pas autre chose que ce que cet article tente de documenter : que ce qui a été pathologisé était de la résistance. Et que la résistance, aujourd’hui, continue.
FAQ
La cure de repos est un protocole médical développé par le neurologue américain Silas Weir Mitchell à la fin du XIXe siècle. Elle associait alitement strict, isolement, suralimentation et massages. Ciblant quasi exclusivement les femmes intellectuelles des classes aisées, elle leur interdisait toute activité mentale : lire, écrire, penser. Virginia Woolf en fut l’une des victimes les plus connues. Charlotte Perkins Gilman l’a dénoncée dans sa nouvelle The Yellow Wallpaper (1892), devenue un classique de la littérature féministe.
Le mot hystérie vient du grec hystera, qui signifie utérus. C’est Hippocrate, au Ve siècle avant notre ère, qui l’utilise pour la première fois pour désigner des troubles attribués à un utérus « errant » dans le corps féminin. Une théorie que Platon avait déjà posée dans le Timée, en décrivant la matrice comme un animal vivant à l’intérieur du corps des femmes.
Parce que le diagnostic d’hystérie a longtemps servi à disqualifier toute femme dont le comportement dérangeait l’ordre établi. Les militantes pour le droit de vote, en manifestant, en faisant grève de la faim, en résistant au gavage forcé en prison, étaient systématiquement décrites comme déséquilibrées par la presse et les autorités. Nommer leur combat une pathologie permettait de ne pas avoir à le prendre au sérieux.
Officiellement non. Le terme a été retiré des classifications médicales internationales dans les années 1980-1990. Mais le mot survit comme insulte et comme outil de discréditation, notamment dans les médias et les sphères politiques, pour réduire au silence les femmes qui s’expriment avec force sur les violences et les inégalités.


