Il y a des discours qu’on aimerait pouvoir ignorer. Celui que Fernand Kartheiser, député européen luxembourgeois et président de l’ADR, a prononcé en séance plénière du 27 avril 2026 lors des débats sur la législation européenne relative au consentement, n’en fait pas partie. Pas parce qu’il est original, il ne l’est pas. Mais parce qu’il a été dit au micro, dans l’hémicycle, devant les caméras. Et parce qu’il circule. Autant le regarder en face, argument par argument.
1. « Le féminisme trahit les femmes »
C’est le socle de tout le discours, posé comme une évidence : le féminisme empêcherait les femmes d’accéder à leur bonheur naturel, entendez un mari, des enfants, une vie bien rangée. L’argument est vieux comme la résistance aux droits des femmes. Il suppose que sans féminisme, les femmes seraient épanouies. Il escamote soigneusement ce qu’elles vivaient avant.
Or le Parlement européen, dans une résolution adoptée en février 2023 sur la convention d’Istanbul, établit qu’une femme sur trois dans l’Union européenne a subi des violences physiques ou sexuelles au cours de sa vie. L’écart salarial en Europe atteignait encore 16,4 % en 2012. En 2021, il reculait à 12,7 %, recul directement lié aux politiques d’égalité portées en large partie par des mouvements féministes. Par ailleurs, le Parlement européen documente dans ses fiches thématiques officielles qu’il aura fallu dix ans de négociations pour obtenir, en 2022, une directive imposant plus de femmes dans les conseils d’administration des grandes entreprises cotées. Dix ans. Pour ça. Pas franchement le tableau d’un féminisme qui trahit quiconque.
Ce que le féminisme complique, en réalité, c’est la possibilité pour certains hommes de continuer à exercer un pouvoir non négocié sur les femmes. Ce n’est pas tout à fait pareil.
2. « Les hommes exposés à des risques juridiques incalculables »
Voici un autre argument : les lois sur le consentement mettraient les hommes en danger lorsqu’ils « courtisent une femme ou s’engagent dans des rapports sexuels avec elle ». Notons au passage que dans sa formulation, courtiser et avoir des rapports sexuels se retrouvent dans le même panier. Comme si le risque d’être poursuivi pour viol menaçait aussi l’homme qui offre des fleurs.
En réalité, le National Sexual Violence Resource Center, dans son document de référence sur les fausses accusations, établit que le taux de signalements fallacieux se situe entre 2 et 10 % des plaintes déposées. Il précise en outre que ce chiffre est régulièrement surestimé, car une plainte classée sans suite ou retirée n’est pas, par définition, une fausse accusation.
Mais le chiffre qui devrait vraiment occuper F. Kartheiser est celui-ci : selon une enquête de victimation du Service statistique ministériel de la sécurité intérieure, publiée sur le site gouvernemental Arrêtons les violences, seulement 7 % des victimes de viol, tentatives de viol ou agressions sexuelles en France ont porté plainte. Ce ne sont donc pas les hommes qui risquent la prison à tort. Ce sont les femmes qui ne vont même pas au commissariat.
3. « Poursuites sans preuve, même après des décennies »
L’allongement des délais de prescription pour les crimes sexuels est présenté comme une aberration juridique, une menace suspendue au-dessus de tout homme ordinaire. Ce cadrage ignore pourquoi ces délais existent.
La réponse se trouve dans les neurosciences. Anna Möller, gynécologue au Karolinska Institutet de Stockholm, a publié en 2017 dans la revue Acta Obstetricia et Gynecologica Scandinavica une étude portant sur 298 femmes reçues aux urgences pour viol. Résultat : 70 % d’entre elles ont vécu un épisode d’immobilité tonique pendant l’agression, dont 48 % sous une forme extrême. Ce phénomène est une réaction neurobiologique involontaire face à une menace perçue comme inéluctable. Il paralyse le corps et la parole. Il multiplie par 2,75 le risque de développer un état de stress post-traumatique. Il explique le silence, l’incapacité à résister, et souvent des années à mettre des mots sur ce qui s’est passé.
C’est précisément pour tenir compte de cette réalité clinique, pas pour fabriquer des victimes rétroactives, que les législations allongent les délais de prescription. Quant à l’ « absence de preuve » : le viol se commet dans l’intimité, sans témoin. C’est structurellement un crime difficile à prouver. Pas de preuve, pas de procès. Pas de procès, pas de condamnation. Le raisonnement de F. Kartheiser ne protège pas les innocents. Il protège les coupables.
4. « Transformer tout acte sexuel en dossier pénal potentiel »
L’image du « contrat de consentement écrit » est une caricature. Elle ne correspond à aucun texte existant ou proposé. Ce que la directive européenne et la loi française du 6 novembre 2025 établissent, c’est une définition du consentement fondée sur cinq critères cumulatifs : libre, éclairé, spécifique, préalable et révocable. Comme le précise le site juridique lekbinet.com dans son analyse de la loi, le silence ou l’absence de réaction ne valent plus consentement. La question judiciaire n’est plus « a-t-elle résisté ? » mais « a-t-elle consenti librement ? »
Cette réforme française a recueilli 327 voix pour et 15 abstentions au Sénat, comme le rapporte FranceInfo. Elle s’inscrit dans un mouvement plus large : au moment du vote, 17 États membres de l’UE sur 27 avaient déjà intégré le consentement dans leur définition pénale du viol, l’Allemagne, la Suède, l’Espagne bien avant la France. Pourtant, aucun de ces pays n’a vu ses citoyens contraints de signer un document avant toute relation sexuelle. L’idée qu’une loi sur le consentement « bureaucratise l’érotisme » est une rhétorique de peur, pas une analyse juridique. Elle est calibrée pour suggérer aux hommes qu’ils sont en danger. Ils ne le sont pas. Pas plus qu’un conducteur n’est en danger parce qu’il existe un code de la route.
5. « Ce parlement transgresse ses compétences : le droit pénal est national »
C’est le seul argument qui semble sérieux en surface. Le droit pénal est effectivement une compétence nationale dans l’architecture de l’UE. Ce principe a déjà produit des effets concrets : en 2024, lors des négociations sur la directive sur les violences faites aux femmes, plusieurs États membres, dont la France, ont invoqué exactement cet argument pour faire sauter toute disposition sur le consentement. La directive a été adoptée, mais vidée de cette partie. F. Kartheiser sait donc très bien que l’argument fonctionne. Il l’a déjà vu fonctionner.
C’est précisément pour contourner ce blocage que le Parlement européen a adopté, le 28 avril 2026, un rapport d’initiative appelant à une définition commune du viol fondée sur l’absence de consentement dans tous les États membres, 447 voix pour, 160 contre, selon le communiqué officiel du Parlement. Ce texte ne légifère pas directement : il demande à la Commission d’agir. Mais il envoie un signal politique à des États membres dont huit, de l’Italie à la Hongrie en passant par la Roumanie, exigent encore que la victime prouve une résistance physique ou verbale pour que le viol soit reconnu comme tel.
Il y a une différence entre participer à un débat constitutionnel sérieux sur les compétences de l’UE et s’en servir comme bouclier pour bloquer toute protection juridique des victimes. F. Kartheiser ne plaide pas pour un meilleur droit pénal national. Il plaide contre la définition du consentement, point. L’argument institutionnel n’est qu’un vernis.
Presque tout le catalogue
En une minute, ce discours a recyclé une bonne partie du catalogue antiféministe : les femmes épanouies dans la soumission, les hommes en danger, les victimes menteuses, la justice corrompue, l’Europe tyrannique. C’est une intervention politique destinée à empêcher des femmes d’accéder à une protection juridique concrète.
Le Parlement européen a voté à 447 voix pour et 160 contre en avril 2026. F. Kartheiser, lui, aura eu son moment de tribune. Ce moment circule déjà, coupé, monté, partagé sur les réseaux où ce type de discours prospère. C’est pour ça qu’il faut répondre, chiffres en main.


