Joueuse de football de dos sur un terrain au coucher du soleil en noir et blanc, illustrant l'article sur les femmes dans le sport – Hystérie Collective

Le sport féminin mérite mieux qu’un livestream YouTube un samedi après-midi

Il y a quelques semaines, les demi-finales de la Coupe de France féminine de football se jouaient. PSG contre Paris FC un samedi, Strasbourg contre l’OL le lendemain. Des matchs au sommet, entre les meilleures équipes du pays, avec en jeu une place en finale nationale. Pour les regarder ? Il fallait ouvrir YouTube, sur la chaîne de la FFF. Gratuit, oui. Mais uniquement là.

La finale, elle, sera diffusée sur France Télévisions le 10 mai à Valenciennes. Un vrai créneau, une vraie chaîne. Mais entre les premiers tours disputés dans le silence médiatique et cette vitrine de fin de saison, il y a un gouffre que personne ne semble pressé de combler.


Une visibilité qui ne dépasse pas le seuil

Les chiffres de l’Arcom donnent la mesure. Entre 2018 et 2021, moins de 5 % des retransmissions sportives télévisées concernaient des compétitions féminines. Depuis, la courbe monte mais elle part de si bas que parler de progrès demande un certain culot. Même aux Jeux Olympiques de Paris 2024, seulement 37 % du volume horaire retransmis concernait des épreuves féminines, alors que les femmes représentaient la moitié des athlètes en compétition. Entre 20h et 21h, heure de grande écoute, ce chiffre tombait à 15 %. Les meilleurs créneaux restaient réservés aux hommes. Pas par oubli, par habitude tellement ancrée qu’elle ne se questionne plus.


Ce que le tennis a partiellement résolu, et ce que le foot n’a pas encore commencé

Le tennis revient souvent dans la conversation quand on parle d’égalité dans le sport. Et pour cause, depuis 2007, les quatre tournois du Grand Chelem versent les mêmes dotations aux hommes et aux femmes. Une avancée réelle, arrachée après des décennies de combat. Mais en dehors de ces quatre vitrines annuelles, le circuit WTA offre globalement des prize money bien inférieurs à leurs équivalents ATP. Et dans le classement mondial des sportifs les mieux rémunérés établi par Sportico en 2024, aucune femme ne figure dans le top 100.

Dans le football, les écarts donnent le vertige. Selon des données publiées par The Conversation, le rapport entre le salaire d’un joueur de Ligue 1 et celui d’une joueuse de première division féminine peut aller de 1 à 26 en France. Le salaire moyen dans l’Arkema Première Ligue tourne autour de 2 500 euros bruts par mois selon la FFF. Seuls Lyon et le PSG dépassent les 10 000 euros mensuels en moyenne. À Guingamp, ce chiffre n’a pas bougé depuis des années, selon le site Footeuses. On parle pourtant de joueuses professionnelles, celles qui ont réussi à en vivre, ce qui est déjà, en soi, une performance.


Alice Milliat : quand les femmes ont dû inventer leur propre sport

En 1919, Alice Milliat prend la tête de la Fédération des sociétés féminines sportives de France et demande aussitôt au Comité international olympique d’intégrer des épreuves féminines d’athlétisme aux Jeux olympiques. Refus. Pour Pierre de Coubertin, fondateur des JO modernes, les compétitions féminines sont « inintéressantes, inesthétiques et incorrectes ». Il estime que le rôle des femmes aux Jeux devrait se limiter à « couronner les vainqueurs » et s’inquiète que des sportives aux cuisses nues ne livrent les athlètes à « un public mâle forcément concupiscent ». C’est le fondateur des Jeux olympiques modernes qui dit ça, au XXe siècle.

Elle ne lâche pas. En 1921, elle porte le combat à l’international en créant la Fédération sportive féminine internationale. L’année suivante, elle organise les premiers Jeux olympiques féminins à Paris, au stade Pershing, devant 20 000 spectateurs. Cinq pays, onze épreuves, un succès retentissant.


1967, Boston, et un directeur de course qui agrippait les femmes par le col

Quarante-cinq ans après Alice Milliat, le combat n’a pas vraiment avancé. Le 19 avril 1967, une étudiante de 20 ans nommée Kathrine Switzer prenait le départ du marathon de Boston avec le dossard 261, obtenu en n’inscrivant que l’initiale de son prénom pour contourner une règle tacite qui réservait la course aux hommes. Quelques kilomètres plus tard, le directeur de la course sautait d’un bus officiel pour lui arracher son dossard. Son compagnon le repoussa. Elle finit le marathon quand même.

Elle fut malgré tout disqualifiée et suspendue par la fédération américaine d’athlétisme. Les femmes n’avaient pas le droit de courir des distances longues en compétition. Les médecins de l’époque avançaient que l’effort pourrait provoquer le déplacement de l’utérus, voire masculiniser les coureuses. Des arguments aussi absurdes que bien pratiques pour maintenir les femmes loin des podiums.

Le marathon de Boston s’ouvre officiellement aux femmes en 1972. Le marathon féminin entre au programme olympique en 1984. En 2026, quarante-deux ans nous séparent seulement de ce moment où l’on estimait encore que les femmes n’avaient pas les corps pour courir 42 kilomètres.


Le corps des femmes, dernier terrain de contrôle

Interdire de courir, c’était une époque. Mais décider ce que les femmes peuvent porter sur un terrain de sport, ça, on s’y accroche.

Wimbledon impose depuis 1963 une tenue quasi intégralement blanche, jusqu’aux lacets et aux semelles. Applicable aux hommes comme aux femmes en théorie. Sauf que des joueuses ont témoigné prendre la pilule contraceptive en continu pour ne pas avoir leurs règles pendant le tournoi, parce que l’idée qu’une trace puisse apparaître sur leur tenue blanche était une source d’angoisse bien réelle et documentée. Vénus Williams a été contrainte de changer de soutien-gorge en plein match en 2017, les bretelles roses étant visibles. Le All England Club a finalement autorisé les sous-vêtements de couleur en 2022. Soixante ans après l’instauration de la règle.

À l’US Open 2018, Alizé Cornet revient sur le court après une pause chaleur. Son t-shirt propre est mis à l’envers. Elle se retourne, dos aux caméras, soutien-gorge de sport toujours en place, et rectifie la situation en quinze secondes. L’arbitre lui inflige un avertissement pour comportement antisportif. Le même jour, Djokovic et Federer étaient assis torse nu sur leur chaise depuis plusieurs minutes à cause de la chaleur, sans que personne ne sourcille. L’US Open s’est excusé le lendemain. Mais le fait que ça ait existé reste entier.

Quelques semaines plus tôt, le président de la Fédération française de tennis annonçait qu’il interdirait pour l’édition suivante de Roland-Garros la combinaison noire portée par Séréna Williams. Une combinaison conçue après deux ans de recherche par Nike pour prévenir les risques de caillots sanguins, Séréna Williams avait failli mourir d’une embolie pulmonaire après son accouchement. La raison invoquée pour l’interdire : l’élégance, le respect de « l’écrin ». Billie Jean King avait répondu publiquement qu’il était temps d’arrêter de vouloir contrôler le corps des femmes.


Bikinis imposés, shorts interdits : quand le règlement devient une arme

En beach handball, l’absurdité a pris une autre forme. En 2021, l’équipe féminine norvégienne a écopé de 1 500 euros d’amende pour avoir joué en short lors du championnat d’Europe à Varna. Le règlement de la fédération internationale imposait le bikini, avec des côtés ne dépassant pas dix centimètres de large. Les hommes jouaient en short et débardeur. La sélectionneuse française Valérie Nicolas avait confié avoir perdu des joueuses à cause de ce code vestimentaire, des athlètes qui se sentaient exposées, observées, gênées dans leurs mouvements.

La gymnastique féminine raconte une version similaire. En France, jusqu’en 2025, une gymnaste qui se présentait en short sans dérogation préalable pouvait perdre 0,3 point sur sa note finale. Les hommes portaient des shorts depuis les années 1970. C’est la première présidente de la Fédération française de gymnastique, Dominique Mérieux, qui a fait sauter cette règle, en expliquant au Monde que sa propre expérience de pratiquante avait pesé dans la décision. Alors, même si celui-ci ne devra pas dépasser dix centimètres, il a fallu qu’une femme prenne la tête de la fédération pour que ça devienne une évidence.


On perd les filles bien avant qu’elles deviennent des sportives

Le problème ne commence pas dans les stades. Il commence dans les salles de sport de collège, vers 13 ans, quand une adolescente décide sans vraiment le décider qu’elle n’est plus tout à fait à sa place.

Une étude publiée en janvier 2026 par la mutuelle MGEN, menée auprès de plus de 500 adolescentes de 13 à 20 ans, révèle que 45 % d’entre elles abandonnent la pratique sportive à l’adolescence. Pour 63 %, les changements corporels liés à la puberté rendent le sport moins agréable. Pour 55 %, les règles sont un frein direct à la pratique. Plus de la moitié estiment que leurs encadrants ne tiennent pas compte de leurs besoins. Une adolescente sur deux, donc. Et selon des données relayées par Touteleurope, 7 filles sur 10 évitent de faire du sport pendant leurs règles. Seulement 14 % disent que le soutien-gorge de sport figure sur la liste des tenues demandées en cours d’EPS.

On leur apprend à courir. On ne leur apprend pas que leur corps a des besoins.

Le lien avec le justaucorps imposé en gymnastique est direct, des filles en pleine transformation corporelle, contraintes de se présenter dans une tenue que la présidente d’un club de Saint-Nazaire décrit à Franceinfo comme l’équivalent d’un maillot de bain sous les regards. La puberté est déjà une période inconfortable. Y ajouter une obligation d’exposition ne retient personne. Et l’abandon, lui, est rarement temporaire.


L’argument des audiences, ou le cercle parfait

Moins diffusé, donc moins regardé. Moins regardé, donc moins diffusé. L’argument tourne en rond depuis des décennies et arrange beaucoup de monde.

Sauf que lors des Jeux de Paris 2024, 70 % des téléspectateurs ont déclaré avoir regardé autant d’épreuves féminines que masculines, selon l’étude de l’Arcom. Les gens regardent ce qu’on leur montre. Le groupe TF1 semble l’avoir compris en acquérant les droits de plusieurs compétitions féminines majeures en 2025, une première dans l’histoire de la chaîne. Mais une saison ne reconstruit pas des décennies de cases vides.


L’argument des audiences, ou le cercle parfait

Quand les demi-finales de la Coupe de France féminine se jouent sur YouTube pendant que le moindre match de Ligue 1 masculine bénéficie d’une couverture millimétrée, on envoie un message aux petites filles qui regardent. Leur sport est un bonus. Une parenthèse. Quelque chose qu’on peut trouver si on cherche bien.

Il y a cinquante ans, on interdisait aux femmes de courir un marathon. Aujourd’hui, on leur impose encore ce qu’elles peuvent porter, comment leur corps doit apparaître, et on diffuse leurs matchs sur YouTube faute de diffuseur intéressé.

La distance parcourue est réelle. Mais l’arrivée est encore loin.

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