Le 26 février 2026, la Commission européenne rendait sa réponse à une pétition signée par plus de 1,1 million de citoyennes et citoyens européens. L’initiative s’appelle My Voice, My Choice. Elle demandait une chose simple en apparence : que l’Union européenne finance l’accès à l’avortement pour les femmes qui doivent traverser une frontière pour en obtenir un. La Commission a répondu en demi-teinte, ouvrant une porte sans la franchir. Cette réponse prudente, négociée, conditionnelle, dit tout sur l’état des droits reproductifs en Europe en 2026 : on avance, mais en reculant la tête.
Pour comprendre pourquoi un million de femmes en sont venues à signer une pétition pour accéder à un soin que beaucoup considèrent acquis depuis cinquante ans, il faut remonter le fil. Juste assez pour voir que rien, dans cette histoire, n’a jamais été donné.
1810-1920 : le corps criminalisé
L’histoire commence mal. En 1810, le Code pénal napoléonien classe l’avortement parmi les crimes passibles des cours d’assises. La femme qui avorte, le praticien qui l’aide : tous deux risquent la réclusion. Ce cadre reste en place pendant plus d’un siècle. En 1920, l’obsession nataliste qui suit la Première Guerre mondiale aggrave encore la situation. L’avortement reste un crime. Et désormais, la propagande pour les méthodes contraceptives est interdite. On ne peut même plus en parler.
Ce que cette loi dit concrètement : une femme n’a pas le droit de savoir comment contrôler sa propre fertilité. C’est l’État qui décide si elle sera mère, et quand.
1956-1967 : les premières brèches
Il faut attendre 1956 pour qu’une médecin, Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, crée ce qu’elle appelle alors la « Maternité heureuse ». L’idée centrale est simple : les femmes devraient pouvoir choisir si elles veulent des enfants, et combien. L’association devient en 1960 le Mouvement français pour le Planning Familial, aujourd’hui les centres de santé sexuelle.
Puis vient 1967 et la loi Neuwirth, qui dépénalise la contraception. Pour la première fois, les femmes peuvent légalement utiliser la pilule. Mais la loi reste timide : pas de remboursement par la Sécurité sociale, et les mineures ne peuvent y accéder sans autorisation parentale. La liberté est là, sur le papier, mais encadrée, conditionnée, partielle.
1971-1975 : la bataille pour l’avortement
1971 est une date qu’on connaît, ou qu’on devrait connaître. En une du Nouvel Observateur, 343 femmes affirment avoir avorté et s’exposent ainsi à des poursuites pénales. Parmi elles, Simone de Beauvoir, qui a rédigé le texte, Gisèle Halimi, Marguerite Duras, Catherine Deneuve, Jeanne Moreau. Le manifeste est un acte politique brut : ces femmes disent « nous avons transgressé la loi, et nous en sommes fières, parce que cette loi est injuste. » La presse conservatrice les appelle le « manifeste des 343 salopes », une insulte retournée en badge d’honneur par le mouvement féministe.
Simone Veil face à l’Assemblée
Trois ans de mobilisations plus tard, Simone Veil monte à la tribune de l’Assemblée nationale en novembre 1974. Ce qu’elle affronte, c’est une salle majoritairement masculine qui l’insulte, lui fait des remarques sur ses origines, compare l’avortement à la Shoah. Elle tient. La loi Veil est promulguée le 17 janvier 1975, d’abord pour cinq ans à titre expérimental, comme si les droits des femmes devaient faire leurs preuves, puis reconduite définitivement en 1979.
1982-2022 : les conquêtes, lentes mais réelles
Le remboursement de l’IVG par la Sécurité sociale arrive en 1982 avec la loi Roudy. Onze ans après la légalisation, l’accès n’était toujours pas gratuit. En 1993, la loi Neiertz crée le délit d’entrave à l’IVG, réponse directe aux commandos anti-avortement qui bloquaient les cliniques.
Une série d’ajustements
Les décennies suivantes avancent par petites touches. En 2014, la notion de « détresse » disparaît du texte de loi : une femme n’a plus à prouver qu’elle souffrait suffisamment pour avoir le droit d’avorter. En 2016, le délai de réflexion obligatoire est supprimé. En mars 2022, le délai légal passe de 12 à 14 semaines. La loi de bioéthique de 2021 ouvre l’accès à la PMA aux femmes seules et aux couples de femmes, reconnaissant que le désir d’enfant ne se conjugue pas uniquement au masculin-féminin-hétérosexuel.
Le 4 mars 2024, le Parlement réuni en Congrès à Versailles inscrit la liberté de recourir à l’IVG dans la Constitution française. Le 8 mars, la loi est scellée. La France devient le premier pays au monde à inscrire cette liberté dans sa loi fondamentale. Un geste stratégique, réponse directe à ce qui se passe ailleurs.
L’Europe, un continent à deux vitesses
Pendant que la France constitutionnalisait l’IVG, d’autres pays européens allaient dans la direction inverse. C’est là que la carte devient inconfortable.
Selon l’Atlas européen des politiques d’avortement 2025, publié par le Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs (EPF), la Suède arrive en tête avec un score de 94,6 %, suivie de la France à 85,2 % et des Pays-Bas à 80,3 %. Ces trois pays partagent des protections juridiques solides et une volonté de lutter contre la désinformation en ligne sur l’IVG. La France et la Suède sont les deux seuls États membres à avoir mis en place des mécanismes publics pour contrer ces campagnes.
Les mauvais élèves : Malte, Pologne, Hongrie
À l’autre bout du spectre, Malte plafonne à 3,7 % et la Pologne à 18,6 %. À Malte, l’avortement reste interdit dans presque toutes les circonstances. Ce pays bénéficie d’un protocole spécial annexé à son traité d’adhésion à l’UE, taillé sur mesure pour soustraire le corps des femmes maltaises à toute évolution possible.
La Pologne incarne le recul le plus brutal. Pays qui avait été parmi les premiers à libéraliser l’IVG au XXe siècle, il est devenu l’un des plus restrictifs depuis la décision du Tribunal constitutionnel en octobre 2020. Cette décision a interdit l’avortement pour malformation fœtale grave, ce qui couvrait 96 % des avortements légaux pratiqués jusqu’alors. Les Polonaises n’ont désormais accès à l’IVG qu’en cas de viol, d’inceste ou de danger vital. Dans les faits, même ces exceptions restent quasi inaccessibles. En 2024, selon les associations de suivi, environ 47 000 Polonaises ont avorté via des réseaux clandestins ou à l’étranger.
La Hongrie n’a pas interdit l’avortement, mais l’a rendu humiliant. Depuis 2022, toute femme souhaitant avorter doit préalablement écouter les battements de cœur du fœtus. Ce n’est pas une mesure médicale. C’est une mesure de culpabilisation.
L’Italie : le droit qui s’effrite dans la pratique
L’Italie illustre un troisième type de recul, plus insidieux : celui des droits qui existent sur le papier mais s’effritent dans la pratique. L’avortement y est légal depuis 1978, mais la clause de conscience permet aux médecins de refuser de le pratiquer. En 2022, près des deux tiers des gynécologues italiens se déclaraient objecteurs de conscience, selon les données rapportées par Oxfam France, avec des déserts médicaux où trouver un praticien relève du parcours du combattant. En avril 2024, le gouvernement Meloni a franchi un nouveau cap en autorisant les groupes pro-vie à accéder aux cliniques d’IVG, officiellement pour « soutenir » les femmes dans leur décision.
Contraception et GPA : les mêmes fractures
Sur la contraception, les inégalités sont tout aussi saisissantes. Toujours selon l’Atlas de l’EPF, la France se classe parmi les meilleurs élèves de l’UE avec un taux d’accessibilité de 93,2 %. La Pologne reste en bas du classement : elle a interdit la vente sans ordonnance de la pilule du lendemain en 2017, renforçant les obstacles à la contraception en même temps qu’à l’avortement. Un tandem législatif qui ne doit rien au hasard. Selon ce même rapport, 8,5 % des femmes européennes entre 15 et 49 ans souhaitent éviter une grossesse mais n’utilisent aucun moyen contraceptif — non par choix, mais faute d’accès réel. Des millions de femmes, dans une Union européenne qui se présente comme un espace de droits fondamentaux.
Sur la GPA, le paysage est encore plus fragmenté. Sur 27 États membres, 19 l’interdisent explicitement, dont la France, l’Allemagne et l’Espagne. Ce morcellement génère un tourisme reproductif bien documenté : enfants sans statut clair, filiations contestées, mères porteuses sans protection légale. En 2023, l’Italie a criminalisé le recours à la GPA à l’étranger par des ressortissants italiens. Une extraterritorialité de la loi pénale qui illustre jusqu’où certains gouvernements sont prêts à aller.
My Voice, My Choice : un million de femmes qui n’attendent plus
C’est dans ce contexte que l’initiative prend tout son sens. Lancée début 2024, elle a recueilli plus de 1,1 million de signatures valides dans 19 États membres, l’un des scores les plus élevés de l’histoire des initiatives citoyennes européennes. Sa demande était précise et volontairement non-clivante : pas question d’imposer un droit à l’avortement dans toute l’UE. Mais créer un mécanisme de financement pour que les États volontaires prennent en charge les femmes qui viennent avorter sur leur territoire depuis un pays où c’est impossible. Juridiquement tenable. Politiquement courageux.
Le vote au Parlement et ses coulisses
Le Parlement européen a soutenu l’initiative en décembre 2025, avec 358 voix pour et 202 contre. Les débats ont été révélateurs. Comme le rapporte la RTBF, des élus d’extrême droite ont organisé en marge des séances une action anti-avortement avec des représentants d’Églises. Une députée italienne s’est fait insulter par un collègue lui criant de rentrer chez elle. Ce niveau d’hostilité dit tout sur la bataille idéologique en cours.
La réponse de la Commission : une avancée en trompe-l’œil ?
Le 26 février 2026, la Commission a rendu son verdict. Pas de fonds dédié, pas de nouveau mécanisme. Mais pour la première fois dans l’histoire de l’Union, elle a reconnu que les États membres pouvaient mobiliser le Fonds social européen + (FSE+) pour financer l’accès à des soins d’avortement, y compris pour des femmes venues d’autres pays. Le 5 mars, l’initiative a été intégrée dans la Stratégie pour l’égalité des genres 2026-2030. Le site Verfassungsblog, spécialisé en droit constitutionnel européen, a qualifié cette manœuvre d' »avancée par insertion » : insérer un acquis dans des structures existantes plutôt que risquer un blocage sur un texte nouveau.
La commissaire à l’Égalité Hadja Lahbib l’a dit sans détour : l’argent est disponible, mais les États décideront ce qu’ils acceptent de financer. Nika Kovač, l’une des visages de l’initiative, a résumé l’état d’esprit : la prochaine étape, c’est de s’assurer que les femmes reçoivent bien ce soutien en pratique. Ce déplacement de la victoire symbolique vers l’effectivité concrète, c’est là où se jouent les droits des femmes depuis toujours.
Ce que cette histoire dit
Retracer deux siècles de législation sur le corps des femmes, c’est voir un motif se répéter. La loi a rarement répondu au bien-être des femmes. Elle a répondu aux besoins démographiques de l’État, aux injonctions religieuses, aux peurs conservatrices. Quand elle a fini par reconnaître des droits, c’est sous la pression des mouvements féministes. Jamais par générosité spontanée du législateur.
Ce motif devrait rendre vigilantes. Les droits arrachés peuvent être repris, la Pologne en est la démonstration la plus cruelle. Plus de cent centres d’IVG ont fermé en France en dix ans, sans qu’une seule loi soit modifiée. Le droit formel et l’accès réel sont deux choses différentes, et l’une peut progresser pendant que l’autre recule.
My Voice, My Choice ne sera pas la dernière bataille. Elle s’inscrit dans une séquence plus longue : celle d’une Europe qui n’a toujours pas décidé si les droits reproductifs des femmes relèvent du domaine privé des États ou des droits fondamentaux garantis à toute citoyenne. Tant que cette question reste ouverte, des milliers de femmes continueront de traverser des frontières, de payer de leur poche, de risquer leur santé. Non pas parce que les lois manquent partout. Mais parce que l’Europe choisit, encore et toujours, de regarder ailleurs.
Le corps des femmes n’est pas un terrain législatif. C’est juste un corps. Il aura fallu deux siècles de lois pour commencer à reconnaître cette évidence et le combat est loin d’être terminé.


