Illustration générée par intelligence artificielle représentant des mains froissant un papier en noir et blanc, illustrant l'article d'Hystérie Collective sur le classement humiliant de jeunes filles catégorisées dans des sections dégradantes sur une liste créée par des hommes sur les réseaux sociaux. Une image forte qui évoque la violence symbolique, la déshumanisation et l'objectification des femmes en ligne.

Les effacées de l’Histoire : quand le génie des femmes disparaît dans les notes de bas de page

En 1870, une militante féministe américaine publie un article intitulé Woman as Inventor. Elle y documente avec précision ce que personne ne veut voir : les femmes contribuent à la science, inventent, découvrent, et disparaissent des récits qui suivent. Son nom est Matilda Joslyn Gage. Un siècle plus tard, l’historienne des sciences Margaret Rossiter met un nom officiel sur ce mécanisme de suppression systématique. Elle l’appelle l’effet Matilda, en hommage à Gage. Sauf que Gage elle-même, entre-temps, avait été presque entièrement oubliée.

La boucle est parfaite.

L’effet Matilda, c’est ça : les femmes à l’origine de découvertes majeures disparaissent de la mémoire collective, reniées, plagiées, remerciées en note de bas de page ou simplement rayées au profit de leurs collègues masculins. Ce n’est pas une série de malchances individuelles étalées sur les siècles. C’est un système.


Un vol, pas un hasard

En 1952, Rosalind Franklin produit ce qu’on appelle la Photo 51, une image obtenue par diffraction aux rayons X qui révèle la structure en double hélice de l’ADN. Sans son consentement, James Watson accède à ce cliché transmis par un collègue, et Watson et Crick publient dans Nature. Le Prix Nobel de médecine 1962 récompense Watson, Crick et Wilkins. Franklin est morte quatre ans plus tôt. Le Nobel ne se décerne pas à titre posthume.

Lise Meitner travaille avec Otto Hahn pendant des décennies. En 1938, c’est elle qui comprend et théorise la fission nucléaire. Pourtant, Hahn reçoit seul le Prix Nobel de chimie 1944. Autrichienne, juive, femme : trois raisons suffisantes pour l’effacer dans le contexte de l’époque. Elle avait par ailleurs décrit ce qu’on appelle aujourd’hui l’effet Auger, deux ans avant Auger lui-même.

Cecilia Payne-Gaposchkin démontre en 1924 que les étoiles sont principalement composées d’hydrogène et d’hélium. Son directeur de thèse, Henry Russell, la dissuade de publier. Cinq ans plus tard, il publie les mêmes résultats sous son nom. De la même façon, Jocelyn Bell Burnell découvre le premier pulsar alors qu’elle est encore étudiante et le Nobel ira à son directeur de recherche.


Se travestir pour exister

Certaines n’ont pas cherché à se battre depuis l’intérieur : elles ont dû disparaître pour travailler.

Agnodice exerce la médecine à Athènes au IVe siècle avant J.-C. déguisée en homme, parce que la médecine est légalement interdite aux femmes. Dénoncée, jugée, condamnée à mort, elle sera finalement sauvée par ses patientes qui menacent de se laisser mourir si on l’exécute. Jeanne Barret réalise le premier tour du monde féminin entre 1766 et 1769 sous le nom de Jean Barret, cachée dans l’expédition de Bougainville. Margaret Ann Bulkley exerce toute sa vie sous l’identité de James Barry. On ne découvre la vérité qu’en préparant son corps pour l’enterrement.

Hatshepsout, pharaon d’Égypte, se représente en homme pendant vingt ans de règne. George Sand publie 70 romans sous pseudonyme masculin. George Eliot fait de même. Colette, elle, écrit ses premiers livres sous le nom de son mari Willy, qui en tire la gloire et l’argent.

Le travestissement n’est pas une ruse anecdotique. C’est la condition d’accès au monde intellectuel pendant des siècles. Se faire passer pour un homme n’était pas une transgression romantique — c’était souvent la seule porte ouverte.


L’effacement institutionnel

Il ne suffit pas d’ignorer une femme pour qu’elle disparaisse. Parfois, il faut activement travailler à son effacement.

Au XVIIe siècle, l’Académie française supprime du dictionnaire le féminin des métiers exercés à la fois par des hommes et des femmes. On efface le mot, et ce qu’il désigne finit par disparaître avec lui. Autrement dit, quand on ne peut plus nommer une physicienne, une médecin, une philosophe, quelque chose se grippe durablement dans l’imaginaire collectif.

Les chiffres d’une étude sur les manuels scolaires français de 2013 sont à ce titre éloquents : les femmes représentent 3,7 % des auteurs cités, 6,7 % des artistes mentionnées, et seulement 0,7 % des philosophes. En 2017, 16,1 % des biographies sur Wikipédia France concernent des femmes. Par ailleurs, rappelons que les femmes mariées françaises cessent d’être juridiquement mineures en 1965 seulement. Avant cette date, elles ne peuvent ni exercer une profession ni ouvrir un compte bancaire sans autorisation maritale.


Des noms qu’on aurait dû retenir

Emmy Noether démontre en 1918 un théorème qui fonde encore aujourd’hui la physique théorique. Einstein lui-même parle d’un monument de la pensée mathématique. Pourtant, elle enseigne des années sans salaire, sous le nom d’un collègue masculin, et Hilbert ne la mentionne qu’une fois, en note de bas de page, en 1924. Vera Rubin, dont les travaux ont révolutionné la cosmologie en documentant la matière noire, doit au début de sa carrière rencontrer son directeur de thèse dans le couloir — le laboratoire est interdit aux femmes. Elle ne recevra jamais le Nobel.

Katherine Johnson, Dorothy Vaughan et Mary Jackson rendent possible la mission Apollo 11 dans une Amérique ségréguée. Leur existence ne devient publique qu’en 2016, grâce au film Les Figures de l’ombre. Hedy Lamarr, star d’Hollywood, invente un système de codage des transmissions qui inspirera directement le GPS et le WiFi — mais son histoire reste inconnue jusqu’en 2017.


Ce que l’oubli produit

Il serait tentant de traiter tout ça comme un problème historique résolu. Ce serait une erreur.

L’effacement des femmes dans l’histoire des savoirs ne relève pas que de la justice rétrospective. Il fabrique, dans le présent, une perception biaisée de qui est capable de quoi. Ainsi, si les filles qui grandissent aujourd’hui ne voient jamais de femmes dans les récits de la découverte scientifique, de l’invention ou de la création philosophique, elles intègrent l’idée que ces territoires ne sont pas pour elles. Ce n’est pas un sentiment, c’est un mécanisme documenté.


Effacées jusqu’à l’inexistence

Marthe Gautier, qui découvre la trisomie 21, voit son rôle minimisé pendant des décennies au profit de son collègue Jérôme Lejeune. Elle décède en 2022 à 96 ans sans jamais recevoir la reconnaissance officielle qui lui était due. Trotula de Salerne dirige une école de médecine au XIe siècle et pourtant, à la fin du XXe siècle, certains historiens préfèrent affirmer qu’elle n’a pas existé plutôt que d’admettre qu’une femme a pu diriger un établissement médical au Moyen Âge.

C’est ça, l’effet Matilda dans toute son ampleur : non seulement le travail disparaît, mais parfois la personne elle-même s’efface jusqu’à l’inexistence.

L’installation Les Oubliées, au cœur du projet Hystérie Collective, ne cherche pas à rendre justice à chacune individuellement. Elle cherche à rendre visible la logique du système, sa cohérence, sa durée. Un livre-utérus dans une installation, ce n’est pas un objet qu’on consulte. C’est une présence. Une façon de dire que ces femmes ont existé, qu’elles ont pensé, découvert, créé et que l’oubli n’est pas une fatalité. C’est un choix.


Ce qui existe déjà

L’effacement n’est pas resté sans réponse. Depuis 2015, le projet Women in Red de Wikipédia travaille à combler les trous : des milliers de bénévoles créent des biographies manquantes de femmes sur l’encyclopédie en ligne, entrée par entrée. En France, l’association Femmes & Sciences agit sur un autre levier, encourager les femmes à s’orienter vers les sciences aujourd’hui, pour que les prochaines générations n’aient pas à se battre pour exister dans ces espaces.

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