Paire de chaussures entièrement rouges sur fond gris, hommage à l'œuvre Zapatos Rojos d'Elina Chauvet contre les féminicides – Hystérie Collective

Les chaussures rouges d’Elina Chauvet : un geste artistique contre l’oubli

Il y a des œuvres qui ne demandent pas à être expliquées. Elles s’imposent. Des dizaines, parfois des centaines de paires de chaussures rouges alignées sur une place publique, vides, silencieuses. C’est ce qu’a créé Elina Chauvet en 2009, dans sa ville de Ciudad Juárez, au Mexique. Une installation qui allait traverser les frontières, les langues, les continents, et devenir l’un des gestes artistiques les plus puissants du féminisme contemporain.

Mais pour comprendre ce que signifient ces chaussures, il faut d’abord parler de ce qu’elles portent. Et de ce qu’elles ont perdu.


Ciudad Juárez, ville des féminicides

À la frontière entre le Mexique et les États-Unis, Ciudad Juárez est devenue tristement célèbre dans les années 1990 pour une vague de meurtres de femmes qui n’en finissait pas. Des jeunes femmes, souvent ouvrières des maquiladoras, ces usines d’assemblage qui font tourner l’économie frontalière, disparaissaient, étaient retrouvées mutilées, ou ne revenaient jamais. Les autorités mexicaines tardaient à enquêter, minimisaient et parfois accusaient les victimes elles-mêmes. Le terme « féminicide », ce meurtre de femmes parce qu’elles sont des femmes, s’est en partie construit autour de ce que vivait Ciudad Juárez.

Selon Amnesty International, c’est plus de 1 600 corps de femmes qui ont été retrouvés à Ciudad Juárez entre 1993 et 2008, et plus de 2 000 femmes qui sont toujours portées disparues.

Elina Chauvet n’est pas une observatrice extérieure de cette réalité. Sa propre sœur a été assassinée par son mari. Elle a grandi dans ce contexte de violence normalisée, dans une région où les femmes apprennent très tôt à faire profil bas, à ne pas rentrer seules le soir et à ne pas exister trop fort. Elle est artiste plasticienne, formée aux beaux-arts. Et un jour, elle a décidé de transformer sa douleur personnelle en geste collectif.


L’idée des chaussures rouges

La première installation de Zapatos Rojos a lieu en 2009 à Ciudad Juárez. Elina Chauvet demande à des femmes de son entourage, et rapidement à des inconnues, de lui prêter leurs chaussures. Elle les peint en rouge. Ce rouge-là n’est pas décoratif : c’est la couleur du sang, de l’urgence, de ce qu’on ne peut pas ignorer.

Elle les dispose en ligne sur la place publique. Des chaussures à talons, des ballerines, des sandales, des baskets. Des chaussures d’enfants aussi. Chacune représente une femme tuée, disparue, violentée. L’absence est au cœur du dispositif : il n’y a personne dans ces chaussures. C’est précisément ça qui brise quelque chose dans le regard.

Pas question pour elle de signer une œuvre au sens traditionnel du terme, quelque chose qu’on accroche dans une galerie et qu’on admire à distance raisonnable. Elle crée un protocole que d’autres peuvent s’approprier, reproduire et adapter. Elle met son idée en commun. Et l’idée circule.


Une installation qui appartient à tout le monde

Depuis 2009, Zapatos Rojos a été reproduite dans des dizaines de pays : en Argentine, en Espagne, en Italie, en Turquie, en France, au Canada. À chaque fois, des femmes et parfois des hommes ou encore des enfants apportent leurs chaussures. À chaque fois, le geste prend une dimension locale : les féminicides au Guatemala, les violences conjugales en Europe, les disparitions de femmes autochtones au Canada.

En France, des collectifs féministes et des associations locales ont organisé des installations dans plusieurs villes. Ce qui touche dans ces rassemblements, c’est leur étrange silence. Il n’y a pas de slogan hurlé, pas de cortège, pas de discours. Juste des chaussures. Et des passant·es qui s’arrêtent, comptent et enfin réalisent.

C’est là que réside la force politique de l’œuvre : elle parle à ceux et celles qui ne sont pas déjà convaincus. Quelqu’un qui ignorerait tout du féminisme, qui trouverait les manifs trop bruyantes ou trop « militantes », s’arrêtera quand même devant des rangées de chaussures peintes en rouge. Il ou elle posera la question. Et poser la question, c’est déjà beaucoup.


Ce que l’art peut faire que le droit ne fait pas

Il serait facile de résumer l’œuvre d’Elina Chauvet à une esthétique du deuil, belle, touchante, et finalement inoffensive. Zapatos Rojos a contribué à maintenir vivante, dans l’espace public, une conversation que les institutions préféraient éteindre.

Au Mexique, les féminicides n’ont pas cessé. Selon les chiffres compilés par l’ONU femmes, le pays enregistre en moyenne 9 à 10 meurtres de femmes par jour, un chiffre qui ne compte pas les disparues. La justice reste lente, partiale, souvent absente. Dans ce contexte, l’art n’est pas un luxe ou une consolation : c’est parfois le seul moyen de nommer ce que l’État refuse de compter.

Ce que fait Elina Chauvet, c’est aussi refuser que ces femmes soient réduites à des statistiques. Une chaussure, c’est personnel. Ça a appartenu à quelqu’un. Elle a une forme, une usure et surtout une histoire. La matérialité de l’objet résiste à l’abstraction des chiffres. Et cette résistance-là est profondément politique.


Une artiste dans la lignée d’un féminisme du quotidien

Ce qui distingue Elina Chauvet d’un certain art militant qui parle surtout à ceux qui sont déjà là, c’est sa capacité à travailler avec ce que les gens ont : leurs chaussures, leur corps, leur présence silencieuse, pour créer quelque chose qui déborde le cadre de l’art.

Elle s’inscrit dans une tradition de pratiques artistiques féministes qui font du corps et de l’intime un terrain politique : on pense à Suzanne Lacy et ses œuvres participatives sur les violences sexuelles dans les années 1970, à Barbara Kruger et ses slogans qui colonisent l’espace visuel, aux Guerrilla Girls et leurs masques de gorilles. Mais Elina Chauvet a quelque chose de plus immédiat, de plus accessible. Son œuvre ne demande pas de contexte culturel particulier pour faire effet. Elle demande juste qu’on regarde.


Après les chaussures, continuer à regarder

Ce qu’Elina Chauvet a compris, c’est que la visibilité est une forme de résistance. Dans des sociétés où les féminicides sont minimisés, où les disparitions de femmes ne font pas la une, où la douleur des familles est traitée comme un fait divers, mettre des chaussures rouges au milieu d’une place publique, c’est forcer le regard.

Et forcer le regard, c’est déjà refuser l’oubli.

Zapatos Rojos continue de circuler. Des collectifs en organisent régulièrement, y compris en France. Si vous voulez participer à une prochaine installation ou en organiser une, l’œuvre est, par nature, disponible : il suffit de peindre des chaussures en rouge et de les poser quelque part où les gens passent.


L’écho des Antilles

Hystérie Collective réunit des utérus réalisés à partir de matériaux divers, tissus, carton, matières recyclées, chaque pièce portant un message autour de la féminité, des droits des femmes, de l’actualité féministe.

En novembre 2025, la collection s’enrichissait de La Piñata : un utérus en carton recouvert de lamelles de papier coloré, dans la forme exacte de cet objet de fête qu’on frappe jusqu’à ce qu’il éclate. La joie en surface, la vulnérabilité en dessous. Une pensée à Elina Chauvet et à toutes les femmes tuées au Mexique.

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