Utérus en bois sculpté sur un bûcher en flammes, illustrant l'article sur la chasse aux sorcières – Hystérie Collective

Chasse aux sorcières : quand l’Europe a brûlé ses femmes

La chasse aux sorcières, on croit tous la connaître. Les bûchers, les femmes en haillons, le Moyen Âge. Sauf que la réalité est plus tardive, plus organisée et bien plus meurtrière que ce qu’on imagine. Les historiens estiment entre 40 000 et 60 000 le nombre d’exécutions en Europe entre le XVe et le XVIIIe siècle. Certaines fourchettes montent jusqu’à 100 000 en incluant les morts sous torture ou en détention. Entre 75 et 80% des victimes étaient des femmes.


Un contexte qui rend tout possible

Pour comprendre comment l’Europe chrétienne en est venue à traquer, torturer et exécuter ses propres habitantes sous prétexte de sorcellerie, il faut replacer les choses dans leur contexte. Du XIVe au XVIIIe siècle, le continent traverse des crises à répétition : la peste noire décime la population, les guerres ravagent les campagnes, les famines s’enchaînent. Les hivers s’allongent pendant ce qu’on appellera le Petit Âge Glaciaire. Les gens meurent, les récoltes échouent, le bétail tombe malade. Il faut, donc, un responsable.

L’Église catholique, puis les Églises protestantes, qui ne sont pas en reste, fournit une réponse commode : le diable agit parmi vous, et certaines femmes ont passé un pacte avec lui. Cette idée n’est pas nouvelle, mais elle prend une ampleur inédite à partir du XVe siècle, quand elle devient doctrine officielle.


Le Malleus Maleficarum : le manuel qui a tout déclenché

En 1486, deux moines dominicains allemands, Heinrich Kramer et Jakob Sprenger, publient le Malleus Maleficarum, littéralement le « Marteau des sorcières ». Ce traité en latin va ainsi devenir le guide opérationnel de la persécution. Il explique comment identifier une sorcière, comment l’interroger, comment obtenir ses aveux, comment la juger. Il affirme surtout que les femmes sont naturellement plus faibles face aux tentations du diable, plus crédules, plus charnelles, donc plus susceptibles de succomber à la sorcellerie.

Le texte est misogyne dans ses fondements mêmes. La sorcière n’est pas une anomalie : c’est la femme portée à son point de dangerosité maximal. Cela dit quelque chose sur la façon dont les femmes étaient perçues à cette époque.

Le Malleus connaît un succès fulgurant grâce à l’imprimerie, technologie encore toute récente. Les imprimeurs le rééditent des dizaines de fois, il circule ainsi dans toute l’Europe catholique et protestante.


Comment les autorités ont commencé à chasser

Au départ, la répression de la sorcellerie relevait surtout de l’Inquisition. Ce tribunal ecclésiastique, l’Église l’avait créé au XIIIe siècle pour combattre les hérésies. Progressivement, pourtant, les juridictions laïques, c’est-à-dire les tribunaux civils et princiers, s’en emparent aussi. C’est même souvent ces derniers qui se montrent les plus féroces.

Le processus s’emballe à partir du XVe siècle. Les autorités désignent des inquisiteurs ou des commissaires spéciaux chargés de parcourir les régions pour débusquer les sorcières. Ils arrivent dans un village, annoncent leur mission, et commencent à recueillir des plaintes. La machine se met en route.

Ce qui rend le système particulièrement redoutable, c’est qu’il est conçu pour être implacable. L’accusé est présumé coupable. La loi autorise la torture pour obtenir des aveux. Et ces aveux, arrachés sous la douleur, incluent presque toujours une exigence : donner d’autres noms. C’est ainsi que la délation entre en scène.


La mécanique de la délation

C’est peut-être le rouage le plus sinistre de tout ce système. Une femme arrêtée, torturée, finit par céder et cite des noms : sa voisine, sa cousine, la vieille femme qui vit au bout du chemin. Ces personnes sont à leur tour arrêtées, torturées, et citent d’autres noms. La chasse aux sorcières se propage ainsi comme une infection.

Ce mécanisme n’est pas accidentel. Il est, en effet, voulu. Les inquisiteurs savent que la torture produit des aveux et des dénonciations. Ils comptent dessus. Dans certaines régions, la chasse décime des villages entiers. À Wiesensteig, dans le Wurtemberg, 63 femmes sont brûlées en 1563 en quelques mois seulement. À Ellwangen, au début du XVIIe siècle, les juges exécutent plusieurs centaines de personnes en quelques années.

La délation fonctionne aussi parce qu’elle répond à des logiques sociales préexistantes. Les conflits de voisinage, les rancœurs familiales, les tensions liées aux terres : tout cela trouve soudain un canal d’expression mortel. Accuser quelqu’un de sorcellerie, c’est en effet se débarrasser d’un ennemi avec la bénédiction des autorités.


Les supplices et les ordalies

La torture est au cœur du système, pas en marge. Elle a une fonction légale officielle : obtenir les aveux sans lesquels la condamnation n’est pas possible. En pratique, elle sert aussi à faire pression sur l’accusée pour qu’elle donne des noms, et constitue une démonstration publique de l’autorité des juges.

Ce qui rend le dispositif particulièrement implacable, c’est l’ordalie. Cette « épreuve par le corps » prétend révéler la culpabilité là où la parole ne suffit pas. L’épreuve de l’eau, l’Aqua Frigida, en est l’exemple le plus connu : on lie la femme et on la jette dans une rivière ou un étang. Si elle coule, elle est innocente. Si elle flotte, le diable la soutient et elle est coupable. Dans les deux cas, elle n’en sort pas indemne. C’est, en somme, un système conçu pour ne pas avoir de sortie.

Il existe aussi l’épreuve des aiguilles : on cherche sur le corps la « marque du diable », une zone insensible à la douleur, en piquant méthodiquement la peau. Certains examinateurs utilisaient des aiguilles rétractables pour s’assurer du résultat. La logique est circulaire : la preuve est fabriquée par celui qui la cherche.

Les exécutions sont publiques et spectaculaires. Le bûcher domine dans les pays germaniques et en France. En Angleterre et en Écosse, en revanche, la pendaison est plus courante. Les autorités exposent parfois les corps après la mort. La mise en scène de la punition fait partie du message.


Les régions les plus touchées

La chasse aux sorcières n’a pas frappé toute l’Europe avec la même intensité. Certaines régions paient un prix bien plus lourd.

L’Allemagne, ou plutôt le Saint-Empire romain germanique, est de loin la zone la plus touchée. Sa fragmentation politique en des centaines de principautés et de villes libres multiplie les juridictions et les concurrences entre magistrats désireux de montrer leur zèle. Les territoires rhénans, la Franconie, la Bavière, le Wurtemberg, la Lorraine impériale : ce sont des épicentres de la persécution. On estime ainsi que l’actuelle Allemagne concentre environ un tiers de toutes les exécutions européennes.

L’Écosse représente un autre cas extrême. Les procès y atteignent une brutalité particulière, notamment sous le règne de Jacques VI, obsédé par la sorcellerie au point d’écrire lui-même un traité sur le sujet, la Daemonologie, en 1597. La région de North Berwick, dans les années 1590, est le théâtre d’une chasse particulièrement meurtrière. On estime que l’Écosse a exécuté proportionnellement à sa population plus de sorcières que n’importe quelle autre région d’Europe.

La Suisse, notamment les cantons catholiques et les régions alpines, connaît des vagues de procès particulièrement précoces dès le XVe siècle. Le canton de Vaud est ainsi l’un des premiers endroits où des sabbats sont décrits en détail dans des actes judiciaires.

La France est touchée de manière hétérogène : très sévèrement en Lorraine, en Franche-Comté, dans les Pays Basques, plus modérément dans d’autres régions. Le cas de Loudun, en 1634, où le curé Urbain Grandier est brûlé après un procès fabriqué autour de « possessions » collectives dans un couvent, est devenu emblématique.

La Norvège, et plus précisément le Finnmark, dans le Grand Nord, est le site du mémorial de Steilneset. Cette région isolée, peuplée en partie de Sámi, a connu une chasse aux sorcières particulièrement meurtrière pour sa faible densité de population.

La Nouvelle-Angleterre, enfin, avec les procès de Salem en 1692, reste l’épisode le plus connu du monde anglophone, même s’il est relativement tardif et limité en nombre de victimes comparé aux chiffres européens.


Qui étaient ces femmes ?

L’image de la vieille femme solitaire, pauvre, marginale, est partiellement exacte mais réductrice. Les victimes de la chasse aux sorcières forment en réalité un groupe bien plus hétérogène qu’on ne l’imagine.

Oui, les femmes âgées, veuves, vivant seules, sont surreprésentées. Leur isolement social les rend vulnérables à la suspicion et à la dénonciation. Le système cible aussi les guérisseuses, les sages-femmes, les femmes qui pratiquent des savoirs empiriques. Leur connaissance du corps féminin, de l’accouchement, inquiète les autorités.

Mais on trouve aussi parmi les condamnées des femmes de bonne condition, des épouses de notables, des femmes jeunes. Dans les phases les plus intenses des persécutions, personne n’est vraiment à l’abri. Les tribunaux poursuivent également des hommes, environ 20 à 25% des victimes selon les estimations globales. La logique du système reste pourtant fondamentalement genrée : la sorcière est femme par définition dans les textes qui fondent la persécution.


Nommer ce qui s’est passé : le gynécide

Pendant longtemps, l’histoire a parlé de « procès en sorcellerie », de « persécutions », de « superstitions ». Des termes qui décrivent les faits sans nommer ce qu’ils sont vraiment : une violence de masse exercée majoritairement contre des femmes, précisément parce qu’elles étaient des femmes.

C’est le terme de gynécide qui permet de le dire clairement. Utilisé notamment par Silvia Federici dans Caliban et la Sorcière, il désigne la destruction systématique de femmes en tant que groupe. Appliqué à la chasse aux sorcières, il change radicalement le cadre de lecture : ce n’est plus une erreur judiciaire, ni un emballement collectif irrationnel. C’est l’élimination organisée de femmes qui incarnaient une forme d’autonomie, guérisseuses, sages-femmes, femmes seules, femmes qui savaient des choses. Silvia Federici relie en effet ce processus à la transition vers le capitalisme moderne et au contrôle du corps des femmes comme condition de ce basculement.

Nommer cela un gynécide, c’est ainsi refuser que des dizaines de milliers de morts restent dans le flou confortable des « persécutions religieuses ».


Ça continue, ailleurs, maintenant

Il serait confortable de penser que la chasse aux sorcières appartient à un passé lointain et révolu. Ce serait faux.

En Tanzanie, en Ouganda, en République Démocratique du Congo, en Papouasie-Nouvelle-Guinée, en Inde, au Népal : des femmes sont régulièrement accusées de sorcellerie, chassées de leur village, mutilées ou tuées. En Tanzanie, les organisations de défense des droits humains recensent chaque année des centaines de meurtres liés à des accusations de sorcellerie. Les victimes sont souvent des femmes âgées aux yeux rouges, une caractéristique physique associée dans certaines croyances locales aux pouvoirs maléfiques. Des enfants sont également victimes de ces accusations, notamment en Afrique centrale.

Ces violences ne sont pas le simple prolongement de traditions ancestrales immuables. Elles s’articulent en effet avec des crises économiques, des conflits fonciers, des structures de pouvoir patriarcales, des tensions intergénérationnelles. Elles ressemblent, dans leurs mécanismes, à ce qui s’est passé en Europe : une logique de bouc émissaire, une victime désignée parce qu’elle est vulnérable, un système communautaire qui valide la violence.

Amnesty International et Human Rights Watch documentent régulièrement ces violences. Les médias occidentaux ignorent pourtant largement ce qui se passe.


Se souvenir : les mémoriaux

Face à l’ampleur de ce qui s’est passé, plusieurs initiatives mémorielles ont vu le jour, certaines très récentes.

Le mémorial de Steilneset, en Norvège, inauguré en 2011 dans le Finnmark, est sans doute le plus remarquable sur le plan artistique. Il rend hommage aux 91 personnes, dont une majorité de femmes, exécutées pour sorcellerie dans cette région entre 1601 et 1692. Peter Zumthor, architecte suisse, et Louise Bourgeois, artiste américaine, signent le projet ensemble. Zumthor conçoit une longue passerelle en bois et tissu dans laquelle 91 fenêtres éclairées rappellent chacune une victime, accompagnée d’un texte tiré des archives des procès. À l’extrémité, Louise Bourgeois installe son œuvre The Damned, The Possessed and The Beloved : une chaise en acier entourée de flammes, enchâssée dans des miroirs ovales qui reflètent la lumière à l’infini. C’est son dernier projet monumental, achevé peu avant sa mort en 2010. Ce mémorial est bouleversant précisément parce qu’il ne cherche pas à atténuer la violence : il la met en présence.

En Écosse, en 2022, le gouvernement présente des excuses formelles pour les quelque 2 500 personnes condamnées, dont les trois quarts étaient des femmes. Un mémorial national est en cours de discussion.

À Bamberg, en Allemagne, ville qui a connu l’une des chasses aux sorcières les plus intenses du XVIIe siècle avec plus de 300 victimes, un mémorial existe depuis plusieurs années dans la maison du bourreau. D’autres villes allemandes ont suivi des démarches similaires.

En Suisse, à Genève, la ville pose une plaque commémorative en 2021 et reconnaît officiellement l’injustice commise.

Aux États-Unis, Salem a depuis longtemps transformé cette mémoire en attraction touristique, ce qui pose ses propres questions. En 1992, pourtant, à l’occasion du tricentenaire des procès, James Cutler inaugure un mémorial sobre, des linteaux de pierre portant les noms des victimes.


Pourquoi Hystérie Collective a voulu faire La Suppliciée

Hystérie Collective ne pouvait pas ne pas s’emparer de ce sujet. La chasse aux sorcières, c’est l’une des manifestations les plus documentées et les plus systématiques de la violence exercée contre les femmes au nom de l’ordre social. C’est aussi un miroir : les mécanismes qui l’ont rendue possible, la désignation d’un bouc émissaire féminin, la légitimation institutionnelle de la violence, la mise en spectacle de la punition, la délation comme outil de contrôle social, ne sont pas des bizarreries historiques. Ils ont, en effet, des résonances très contemporaines.

La Suppliciée et le film Les Suppliciées sont nés de cette conviction que les corps suppliciés méritent d’être nommés, regardés, pleurés. Pas transformés en symboles abstraits, mais rendus à leur singularité : des femmes réelles, avec des noms, des âges, des vies interrompues. Faire ce travail de mémoire, c’est ainsi refuser que leur mort serve encore une fois à quelque chose d’autre qu’à honorer ce qu’elles ont subi. C’est aussi poser la question qui ne devrait jamais être confortable : dans quelles logiques semblables vivons-nous encore aujourd’hui ?

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