Illustration générée par intelligence artificielle représentant une joueuse de football de dos, un ballon sous le pied, sur un terrain au coucher du soleil en noir et blanc. Une image forte et poétique illustrant l'article d'Hystérie Collective sur la place des femmes dans le sport et leur droit à pratiquer et être reconnues dans le monde sportif.

Les droits des femmes ne sont jamais acquis

Une histoire qui avance, recule et recommence

On aime croire que l’histoire des droits des femmes est une marche vers le progrès, lente mais continue, inévitable. C’est une illusion confortable. La réalité est plus dure et plus instructive : ces droits ont été conquis, perdus, reconquis, parfois amputés en plein XXè siècle, dans des pays que l’on qualifie de démocraties avancées. Comprendre comment cela s’est passé, c’est comprendre pourquoi la vigilance ne peut pas s’arrêter.


Ce que le Moyen Âge avait que la modernité a supprimé

Le Moyen Âge a une mauvaise réputation en matière de droits des femmes. Cette réputation est en partie méritée. Mais l’historienne Régine Pernoud a documenté ce que l’on préfère souvent ignorer : dans les communes médiévales, les femmes légalement chefs de famille participaient aux assemblées locales et disposaient d’un droit de vote. Aux premiers États généraux de France, on convoquait les femmes nobles propriétaires de fief pour élire leurs représentants. Le Parlement supprime ce droit par décret en 1498. Pas progressivement mais par une décision.

Dans les guildes médiévales, les femmes pouvaient exercer un métier, et souvent succéder à leur mari à la tête d’une entreprise à sa mort. À la fin du Moyen Âge, Christine de Pizan devient la première femme en Europe à vivre de sa plume, et défend avec une lucidité qui n’a pas vieilli la capacité des femmes à raisonner, à gouverner et à créer.

La grande régression n’est pourtant pas médiévale. Elle vient plus tard, habillée en modernité.


1804 : Napoléon efface tout

La Révolution française avait ouvert une brèche. Olympe de Gouges rédige en 1791 sa Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Elle y écrit que la femme a le droit de monter sur l’échafaud, elle doit donc avoir le droit de monter à la tribune. On la guillotine deux ans plus tard. La Révolution n’était pas prête.

Napoléon Bonaparte ferme définitivement la porte. Le Code civil de 1804 inscrit dans la loi l’incapacité juridique totale de la femme mariée. L’article 1124 range les mineurs, les femmes mariées, les criminels et les débiles mentaux dans la même catégorie de personnes privées de droits. La femme mariée ne peut pas signer de contrat, gérer ses biens, exercer un métier, ouvrir un compte, ni résider où elle le souhaite sans l’autorisation de son mari. L’article 213 est limpide : le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari.

Napoléon déclarait lui-même que la femme est donnée à l’homme pour lui faire des enfants, qu’elle est sa propriété comme l’arbre à fruits est celle du jardinier. C’est une politique législative qui va s’appliquer pendant plus d’un siècle.

La Belgique, indépendante depuis 1830, hérite de ce même Code. Sa Constitution est pourtant l’une des plus libérales d’Europe à l’époque. Les femmes en sont totalement exclues et la question n’est même pas posée.


Un siècle de lutte pour récupérer ce qui avait été pris

Cependant, la reconquête se fait lentement, droit par droit, pays par pays.

En France, les filles obtiennent l’accès aux lycées en 1880. Dès 1907, les femmes mariées peuvent enfin disposer de leur propre salaire. Et en 1938, la loi supprime officiellement l’incapacité juridique. Mais le mari reste chef de famille, avec les pleins pouvoirs sur les biens communs. Il faut attendre la loi du 13 juillet 1965 pour qu’une femme mariée puisse exercer un métier et ouvrir un compte bancaire sans le consentement de son mari. 161 ans après le Code Napoléon. Ce droit que l’on croit ancien et naturel, a moins de 60 ans.

En Belgique, la femme reste assimilée à un mineur sur le plan juridique jusqu’en 1958. Le droit d’ouvrir un compte bancaire sans autorisation du mari n’arrive qu’en 1976.


Le droit de vote, dernier à tomber

Sur le droit de vote, l’écart entre pays européens est saisissant. La Finlande l’accorde aux femmes en 1906, première au monde, et les femmes y sont élues au parlement dès 1907. La Norvège suit en 1913, le Danemark en 1915, l’Allemagne en 1918, les États-Unis en 1920, le Royaume-Uni en 1928. Alors que la France et l’Italie attendent 1944-1945 et la Belgique 1948. La Grèce 1952. L’Espagne perd le droit de vote sous Franco et ne le retrouve qu’en 1975. Et la Suisse, pays riche, neutre, réputé stable, n’accorde le suffrage féminin au niveau fédéral qu’en 1971. Un dernier canton résiste jusqu’en 1990, et c’est le Tribunal fédéral qui tranche, non un vote masculin.

Ce tableau détruit une idée tenace : le niveau de développement économique d’un pays ne prédit pas le rythme d’avancée des droits des femmes. En réalité, ce rythme dépend des rapports de force politiques du moment, des alliances, des résistances, et des hommes qui votent pour ou contre les droits des femmes avant que les femmes aient elles-mêmes le droit de voter.


Ce qu’on croyait gagné pour toujours

En 1973, la Cour suprême des États-Unis reconnaît dans l’arrêt Roe v. Wade le droit constitutionnel des femmes à avorter. Pendant presque cinquante ans, ce droit existe. En juin 2022, la même Cour l’annule. Du jour au lendemain, dans plus d’une vingtaine d’États, l’avortement devient illégal ou sévèrement restreint. Des femmes sont poursuivies en justice, pendant que des médecins refusent de soigner des patientes en détresse par peur des poursuites.

Les États-Unis ne sont pas un cas isolé. En Pologne, l’avortement est interdit même en cas de malformation foetale grave. Des femmes sont mortes après que des médecins ont refusé d’intervenir, attendant que le foetus cesse de vivre par lui-même. Ce recul se produit dans un pays membre de l’Union européenne, dans une démocratie électorale.

En Europe de l’Ouest, les acquis semblent plus solides. Mais « semble » est le mot juste. L’égalité salariale reste une promesse légale mal tenue : les données qu’Eurostat publie chaque année montrent que les femmes gagnent en moyenne entre 12 et 20% de moins que les hommes selon les pays et les secteurs. Les violences conjugales continuent de tuer. L’accès à la contraception et à l’IVG reste inégal selon les régions et les revenus. La représentation des femmes dans les parlements, les conseils d’administration et les postes de décision reste marginale. Ces inégalités ne sont pas des vestiges qui s’effacent naturellement, elles sont le résultat de structures actives, de choix politiques et de résistances organisées.


Pourquoi Hystérie Collective ?

Hystérie Collective n’est pas née d’un optimisme naïf ni d’une colère stérile. Elle est née d’un constat : les droits ne se maintiennent pas seuls. Ils existent parce que des femmes se sont battues pour les obtenir, parce qu’elles ont documenté, organisé et créé. Mais sans vigilance, ils peuvent disparaître.

L’art a toujours joué un rôle dans cette histoire, pas comme décoration, mais comme outil de mémoire et de résistance. Nommer ce qui a été fait aux femmes, le rendre visible et le mettre en forme pour qu’il ne puisse plus être ignoré, c’est une forme d’action.

Ce que l’histoire des droits des femmes enseigne, c’est que rien ne va de soi. Pas le droit de vote. Pas le droit de travailler. Pas le droit de gérer son propre argent. Pas le droit de disposer de son corps. Pourtant ces droits ont été arrachés, un par un, parfois trop tard, parfois repris. C’est pourquoi ils méritent qu’on s’en souvienne, et qu’on fasse du bruit quand ils sont menacés.

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