Trois femmes de dos en jean et t-shirt blanc formant le mot COLLECTIVE pour l'article "Collective, forcément collective" – Hystérie Collective

Collective, forcément collective

Il y a des projets qui naissent d’une idée. Et puis il y en a d’autres qui naissent d’une envie, celle de créer ensemble, sans encore savoir exactement quoi. C’est comme ça qu’Hystérie Collective a commencé. Trois femmes, trois univers artistiques distincts, une seule certitude : faire quelque chose à plusieurs mains. Le sujet, lui, s’est imposé presque naturellement. Quand on cherche ce qui nous rassemble, ce qui nous traverse toutes les trois sans exception, on arrive assez vite à la même réponse : être une femme. Pas comme slogan. Comme point de départ.

Solen Cap, Marie-Lise Dabriou et Nathalie Joris se sont réunies pour créer. Et c’est précisément cette intention, artistique, sensorielle et collective, qui donne à l’installation sa texture particulière. Quelque chose qui se ressent avant de s’analyser.


Trois univers, un seul espace

Ce qui frappe, quand on observe Hystérie Collective de près, c’est la diversité des matières. Des chambres à air. Du tissu rembourré. Du carton tressé. Des cintres, des aiguilles à tricoter, des radiographies, etc. Certaines pièces sont le travail d’une seule, d’autres sont nées à plusieurs, d’une technique partagée ou d’une réflexion commune. L’ensemble tient. Il tient parce que les trois artistes ont travaillé à trouver des accords plutôt qu’à imposer des directions.

Créer en collectif, ça ne veut pas dire effacer ce qu’on est. Ça veut dire accepter que la vision de l’autre élargisse la sienne. Marie-Lise pense en cycles : ce qui est jeté, récupéré, transformé. Nathalie construit des structures en carton légères mais présentes. Solen, dont le territoire naturel est le tissu, tient le fil artistique et scénographique qui relie tout. Trois façons de faire, trois sensibilités, un seul propos qui se construit au croisement de tout ça.

Ce qu’on ne dit pas assez sur la création collective, c’est que les compromis ne sont pas des concessions. Ils sont souvent les endroits où l’œuvre devient plus grande que ce qu’une seule personne aurait imaginé. Une contrainte technique devient une idée. Une hésitation sur un matériau ouvre une piste inattendue. Le collectif, dans ce sens, est une méthode autant qu’une posture.


Rendre visible ce qui ne l’est pas

Le choix de l’utérus comme forme centrale n’est pas venu d’une volonté de choquer. Il est venu d’une évidence. Cet organe intime et souvent tu, concentre à lui seul une quantité considérable de ce que les femmes vivent, subissent, revendiquent ou taisent. Le droit à disposer de son corps. La maternité choisie ou non. Les pathologies ignorées trop longtemps. La façon dont la féminité elle-même a été définie, encadrée, légiférée par d’autres.

En en fabriquant une multitude, des dizaines de formes suspendues, l’installation ne dénonce pas. Elle montre. Elle occupe l’espace avec cette réalité-là, doucement mais complètement. Les visiteurs ne regardent pas une œuvre accrochée à un mur. Ils la traversent. Ils cohabitent avec elle. C’est une expérience physique avant d’être intellectuelle.

Il y a quelque chose de profondément juste dans cette approche : ne pas expliquer, ne pas commenter, laisser la forme parler. Une installation qui sature l’espace d’utérus suspendus n’a pas besoin d’un cartel de trois pages. Elle pose une présence. Et cette présence suffit à ouvrir des questions que chacun emporte avec soi en repartant.


Une œuvre qui invite

Hystérie Collective n’est pas une œuvre fermée. C’est l’une de ses caractéristiques les plus importantes, et peut-être la moins visible au premier regard. L’installation est conçue pour grandir, en accueillant de nouvelles pièces, de nouvelles voix, de nouveaux matériaux apportés par d’autres artistes, femmes ou hommes, qui souhaitent contribuer au propos.

Cette ouverture n’est pas anecdotique. Elle dit quelque chose d’essentiel sur la façon dont les trois créatrices conçoivent leur travail : non pas comme un territoire à défendre, mais comme un espace à partager. La féminité, la réalité des femmes, les droits qui avancent ou qui reculent selon les époques et les géographies, tout cela ne concerne pas que les femmes. Cela concerne tout le monde. Et une installation qui en parle a tout intérêt à accueillir des regards multiples.

Des hommes traversent l’espace d’Hystérie Collective et en ressortent touchés. Des femmes y reconnaissent des fragments de leur propre histoire sans qu’on leur ait rien imposé. C’est ça, un art qui fonctionne : il crée les conditions d’une rencontre, pas d’une leçon.


Vivante, parce que le sujet l’est aussi

Ce qui rend Hystérie Collective particulièrement juste dans sa forme, c’est qu’elle est une installation itinérante et évolutive. Elle ne ressemble pas tout à fait à la même chose d’un lieu à l’autre, d’une année à l’autre. Elle s’adapte à l’espace, elle intègre de nouvelles pièces, elle se nourrit de ce qui se passe dans le monde.

C’est cohérent avec son sujet. Les droits des femmes ne sont pas un acquis figé. En 2022, la Cour suprême américaine a révoqué l’arrêt Roe v. Wade, supprimant la protection fédérale du droit à l’avortement, un recul historique qui a rappelé que rien n’est définitivement gagné. En France, le droit à l’IVG a été inscrit dans la Constitution en 2024, avancée symbolique et concrète à la fois. Partout dans le monde, les réalités féminines bougent, se heurtent, progressent par endroits et régressent par d’autres.

Une installation qui parle de tout ça ne peut pas être statique. Elle doit rester en mouvement, comme le sont les corps qu’elle représente, comme le sont les luttes qu’elle reflète sans les agiter. Hystérie Collective est une œuvre vivante parce que la féminité elle-même est vivante, plurielle, complexe, traversée de contradictions et de forces que l’art, mieux que tout autre langage, sait tenir ensemble sans les réduire.

Créer collectif, au fond, c’est peut-être ça aussi : choisir de ne pas avoir le dernier mot. Laisser l’œuvre continuer à se construire, à accueillir, à grandir. Laisser d’autres femmes et d’autres hommes y apporter leur voix, leur matière et leur regard. Parce que le sujet est trop grand pour une seule paire de mains.

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