Il y a une phrase qui circule en ce moment sur les réseaux sociaux, souvent en légende d’une vidéo de pain maison ou d’une femme qui présente sa cocotte comme d’autres présenteraient un trophée : « Je ne suis pas féministe, donc je sais cuisiner ». Dite avec un sourire ou parfois avec un clin d’œil. Mais cette phrase mérite pourtant qu’on s’y arrête : être féministe empêcherait de cuisiner. D’aimer les hommes. De vouloir une vie à la maison. Comme si le féminisme était une idéologie contre les femmes, et non pour elles.
On pourrait sourire si ce raccourci n’avait pas autant de conséquences
La mouvance tradewife et son rapport au féminisme
Le terme tradewife, femme traditionnelle, désigne des femmes qui choisissent de se consacrer à leur foyer. Elles le revendiquent publiquement, souvent sur TikTok ou Instagram, avec une esthétique douce, vintage, très soignée. Des tabliers en lin, des bocaux de confiture, des enfants qui courent dans un jardin. Le contenu est souvent beau. Et de toute évidence, il attire des millions d’abonnées.
Ce qui est frappant, c’est que ce mouvement ne se contente pas de valoriser la vie domestique. Il se construit activement contre le féminisme. Les créatrices de contenu les plus influentes de cette sphère ne disent pas « j’ai fait mon choix et il est valable ». Elles disent « le féminisme vous a menti ». Certaines influenceuses cumulent des millions d’abonnés sur YouTube en expliquant que les femmes sont naturellement faites pour servir leur mari. Ajoutant que le féminisme a rendu les femmes malheureuses et que l’égalité est une illusion dangereuse. En France, des comptes similaires reprennent les mêmes arguments, avec un packaging plus discret mais un fond identique.
Ce n’est donc plus juste un choix de vie. C’est une idéologie.
Être féministe et aimer cuisiner : une évidence qu’on devrait ne plus avoir à défendre
Le féminisme n’a jamais dit qu’une femme ne devait pas cuisiner. Il a dit qu’elle ne devait pas y être obligée. Ce n’est pas la même chose.
Simone de Beauvoir cuisinait. bell hooks parlait de nourriture et de soin comme de pratiques politiques. Des générations de féministes ont fait la cuisine, ont aimé des hommes, ont élevé des enfants ou encore géré des maisons, tout en se battant pour que ces activités soient reconnues, partagées et choisies. Le problème n’a jamais été le tablier mais surtout le fait qu’on ne pouvait pas l’enlever.
Alors quand une femme dit « je ne suis pas féministe, donc je sais cuisiner », elle caricature un mouvement pour mieux le rejeter. Et cette caricature, elle ne sort pas de nulle part : des algorithmes qui récompensent la polarisation, la construisent et l’amplifient jusqu’à ce qu’elle semble évidente.
Pourquoi ce rejet du féminisme séduit autant en ce moment
Il faut essayer de comprendre, sans valider. Ces vidéos touchent quelque chose de réel : la fatigue. La double journée. L’épuisement de devoir performer sur tous les fronts en même temps. Une enquête IFOP publiée en 2024 le documente clairement : pour deux femmes salariées sur trois, la charge mentale du quotidien repose essentiellement sur elles, même en travaillant à temps plein. Dans ce contexte, l’image d’une femme sereine dans sa cuisine, sans réunion Zoom à gérer ni rapport à rendre, a quelque chose d’attrayant.
Pourtant, la réponse que propose la mouvance tradewife à cet épuisement c’est : abandonne l’égalité. Reviens à un modèle où tu n’as qu’un seul rôle. Ce n’est pas une solution, c’est une régression emballée dans de la jolie vaisselle.
Ce que le féminisme propose à la place, c’est différent : un congé parental vraiment partagé, un travail domestique enfin reconnu économiquement, un partenaire qui fait réellement sa part. C’est moins photogénique. C’est plus long à obtenir, mais ça ne demande pas aux femmes de renoncer à leurs droits pour trouver la paix.
Le vrai problème avec « je ne suis pas féministe »
Quand une femme dit qu’elle n’est pas féministe, elle dit souvent qu’elle ne se reconnaît pas dans une certaine image du féminisme : celle, caricaturale, de la femme en colère qui brûle ses soutiens-gorge et déteste les hommes. Cette image est une construction. Pendant des décennies, on l’a utilisée pour discréditer le mouvement. Et elle fonctionne encore.
Pourtant dans les faits, la plupart des femmes qui rejettent le mot « féminisme » adhèrent à ce qu’il défend : l’égalité salariale, le droit de travailler, de voter, de divorcer, de ne pas se faire harceler. Ces droits existent parce que des femmes se sont battues pour les obtenir. Se dire « pas féministe » tout en en bénéficiant, c’est un peu comme profiter d’une route et refuser de reconnaître que quelqu’un l’a construite.
Et c’est là, précisémment, que la tendance tradewife devient problématique au-delà du style de vie. Parce qu’elle ne dit pas juste « j’aime ma vie à la maison ». Elle dit « le féminisme est l’ennemi des femmes ». Décourage activement les jeunes femmes de s’intéresser à leurs droits, à leur autonomie économique, aux structures de pouvoir qui organisent leur vie. Elle présente la dépendance comme de la sagesse, et la subordination comme de la féminité.
Être femme au foyer et féministe : non seulement c’est possible, mais c’est cohérent
Une femme peut choisir de travailler à la maison, d’élever ses enfants, de cuisiner tous les jours, d’avoir une vie centrée sur son foyer et être féministe. Ces deux choses ne s’excluent pas. Ce qui compte, c’est que ce soit un choix réel, fait dans des conditions qui permettent de changer d’avis, dans une relation où elle est respectée, avec une sécurité économique qui ne dépend pas entièrement de la bonne volonté d’un partenaire.
Le féminisme ne juge pas la femme au foyer. Il juge les structures qui lui retirent ses options. Il se bat pour qu’elle puisse choisir ce rôle sans risquer de tout perdre en cas de séparation, sans que ce travail reste invisible et non reconnu, sans qu’elle doive supplier pour avoir de l’argent de poche dans sa propre maison.
Ce que la mouvance tradewife vend comme de la liberté, revenir au modèle traditionnel, laisser l’homme décider, ne pas travailler, c’est précisément ce contre quoi le féminisme a lutté. Non pas parce que la vie domestique est inférieure. Mais parce que quand elle est imposée, elle piège.
Ce que ces tendances ne disent jamais
Ces comptes ne parlent pas des femmes qui ont voulu rester à la maison et qui se sont retrouvées sans rien après un divorce. Le rapport du Haut Conseil à l’Égalité de 2020 le formule sans détour : priver une femme de revenus propres, l’éloigner de l’emploi, confisquer ses rémunérations : ce sont des mécanismes d’emprise. Pas des détails. Des outils de contrôle. Par ailleurs, ces mêmes comptes ne mentionnent jamais que l’autonomie financière reste le premier facteur de protection pour une femme dans une relation qui tourne mal.
Elles montrent le pain qui sort du four. Jamais ce qui se passe quand la relation s’effondre et qu’il n’y a pas de CV à jour, pas de retraite constituée, pas de compte en banque à soi.
Le féminisme, lui, regarde aussi cette partie-là. Parce qu’il pense aux femmes sur le long terme, pas seulement quand la lumière est belle et que le dîner sent bon.


